La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 43 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Hôtel Glória. Six Heures du Soir.

RIO DE JANEIRO, HÔTEL GLÓRIA.

SIX HEURES DU SOIR.

 

(à deux dans un placard)

Rosa, la tarentule, l’écoute avec patience. Ou peut-être avec résignation. La

résignation, selon la dé nition dans les dictionnaires, est une sorte de

soumission patiente aux sou rances de la vie. Disons donc avec résignation.

Quoiqu’il en soit, Francisco Palmares aime parler avec l’animal, cela l’apaise.

D’abord, la tarentule ne le contredit jamais, elle ne crie pas, ne proteste pas. Et

s’il lui est impossible de crier, elle pourrait parfaitement protester, ruer dans les

brancards, se démener, se contorsionner, regimber. Mais non. Au grand

maximum elle avance une patte délicatement, puis une autre, se traîne vers un

des coins de sa cage en cristal, se cache sous une petite tou e de paille. Les

araignées écoutent avec leurs pattes. Elles communiquent avec leurs pattes.

Cette marche lente est peut-être une réponse. Cela encourage Francisco, qui

continue :

– Je ne connais pas cette femme. Je pense que je ne l’ai jamais connue.

C’est sans doute pour ça que je l’aime tant. Nous aimons surtout ce que nous

ne connaissons pas, tu ne trouves pas ?

Après quoi il se tait. Sa dernière phrase l’agace. Il a horreur de se servir

d’expressions toutes faites, d’idées toutes prêtes, même quand il bavarde avec

une araignée. Mais cet après-midi-là, il se sent un peu stupide.

– Ce ne sont pas ses vertus visibles qui m’attirent chez une femme, mais

plutôt ses abîmes…

On frappe à la porte de la chambre. Francisco se lève en sursautant. Il se

rajuste, se regarde dans la glace.

– Entrez…

Le visage en feu, portant un survêtement bleu un peu élimé, Euclides

s’avance. Il se promenait à bicyclette, pro tant de cette magni que n d’après-midi, lorsque, presque s’en rendre compte, il s’était trouvé devant l’hôtel et

avait décidé d’entrer. Francisco l’invite à s’asseoir. Il ouvre le réfrigérateur, sort

deux verres et lui o re un Coca-Cola bien frais. Il semble nerveux.

– Tu attendais quelqu’un d’autre ?

– Oui, j’attendais quelqu’un d’autre. Ou plutôt j’attends. Tu sais qui est

ici, à Rio ?

– Qui ça ?

– La Première Fille ?

– La lle du Vieux ?! Tu lui as parlé ?

– Elle est venue me relancer.

– Qu’est-ce qu’elle voulait ?

– Mon âme.

Euclides rit. Francisco Palmares le regarde d’un air grave, sombre, et

Euclides se tait. Un bref silence les sépare. Le colonel baisse les yeux. Il fait

craquer ses doigts.

– Tu savais que Rosa a perdu les deux jambes ?

– Non. Ça ne se remarque pas, elle ne se sert pas de béquilles.

– Elle porte des prothèses.

– Et comment est-ce arrivé ?

– C’est de ma faute.

Euclides pose son verre par terre. Il ne sait que dire. Il se lève et regarde la

tarentule dévorer une sauterelle, puis s’éloigne, dégoûté. Il se rassied. Francisco

ne lui a jamais parlé de l’accident sur l’île dans lequel il avait failli perdre la vie.

A Luanda, cependant, cet étrange épisode avait fait beaucoup jaser. Rosa avait

disparu pendant un certain temps, alimentant ainsi le bruit qu’elle serait

morte. Lorsqu’elle avait réapparu quelques mois plus tard, elle était plus belle

que jamais. A ce moment-là, Francisco était déjà parti au Brésil.

– Ce n’était pas de ta faute, Francisco, c’était un accident.

– Tu te trompes, mon ami, toi et tout le monde. J’ai lancé la voiture contre

le poteau. Je voulais me tuer, je voulais la tuer. Je n’en pouvais plus.

On sonne à la porte.

– C’est elle ! Je ne veux pas qu’elle te voie ici.

Francisco parle à voix basse, avec une anxiété inhabituelle chez lui. Il ouvre

le placard et y pousse son ami. Surpris, indigné, Euclides n’oppose aucune résistance. Puis il se résigne. Lui aussi préfère ne pas voir Rosa. En Angola, tout

le monde croit qu’il est mort et c’est mieux ainsi. Le colonel crie :

– Entrez…

Entre Florzinha, la fausse, dans une robe courte parsemée de magnolias.

Elle remarque les deux verres de Coca-Cola, la nervosité de Francisco, et

s’arrête net :

– Tu es avec quelqu’un ? Je tombe mal ?

– Oui, je suis désolé. J’attends quelqu’un… Je dois conclure une a aire

importante… Je te téléphonerai quand ce sera ni.

On frappe de nouveau à la porte. Francisco hésite un bref instant. Puis il

montre le placard.

– Cache-toi là-dedans.

Florzinha fait non de la tête.

– C’est ridicule…

– S’il te plaît, ma jolie, je t’expliquerai après.

Les yeux de l’homme trahissent une angoisse si grande qu’elle obéit. Elle ne

remarque Euclides, assis très droit sur une caisse métallique, qu’une fois

dedans. Elle prend peur.

– Qui êtes-vous ?! Qu’est-ce que vous faites là-dedans ?….

– Il vaudrait peut-être mieux laisser les présentations pour une autre fois.

Installez-vous de ce côté. On est un peu à l’étroit. On se croirait dans le métro

à Tokyo. J’espère que personne d’autre n’entrera.

Francisco ouvre la porte de la chambre. Florzinha, l’authentique, dépose

un baiser sur ses lèvres. Elle entre d’un air mé ant.

– J’ai entendu des voix. Tu as de la visite ?

– Non. La télé était allumée. On y va ? Je connais un restaurant à Santa

Teresa avec une vue magni que. J’ai fait réserver une table et Ernesto, mon

chau eur, nous attend.

– Je t’ai dit que je voulais manger avec toi ? Ce que je veux, en réalité, c’est

être mangée.

Elle s’assied sur le lit. Ses cheveux sont rassemblés sur le haut de sa tête, ce

qui la fait paraître plus grande ; elle porte une chemise de lin blanc, avec des

broderies bleues, une jupe longue de la même couleur et de hautes bottes en cuir. Elle ouvre son sac, sort un paquet de cigarettes et en tire une qu’elle place

entre ses lèvres. Elle cherche son briquet.

– Tu n’as pas idée de la masse de choses que je transporte dans ce sac,

colonel. Les sacs des femmes contiennent bien plus de surprises que les hauts-

de-forme des prestidigitateurs. Tu n’aurais pas un briquet ?

Francisco Palmares est toujours debout, à côté de la porte ouverte dont il

tient la poignée.

– Allons-y !

– Non, on ne va nulle part. Ferme la porte.

Florzinha, la fausse, s’agite dans le placard.

– Francisco n’attendait pas un homme d’a aires ? murmure-t-elle entre ses

dents. Qui c’est, cette morue ?….

Euclides s’e orce de la calmer :

– J’imagine que c’est l’homme d’a aires qu’il attendait. C’est Rosa, la lle

du président de l’Angola.

Florzinha, l’authentique, replace la cigarette dans le paquet. Elle porte la

main à ses cheveux et les libère. Ils se répandent sur ses épaules, dans son dos,

en vagues bouillonnantes comme une mer houleuse. Elle déboutonne son

corsage et s’étend sur le lit.

– Je continue à entendre des voix…

– Ce sont les clients dans la chambre à côté. On entend tout.

La femme ôte son chemisier.

– Il fait chaud ici. Ferme cette porte, colonel, et ouvre la fenêtre. Laisse

entrer un peu d’air frais.

Francisco s’impatiente.

– Je t’ai dit que le chau eur attendait…

– Qu’il attende. Moi, je ne peux pas attendre.

– Pour l’amour du ciel, Florzinha, relève-toi. Allons-nous-en !

Florzinha, la fausse, enfonce ses ongles dans le genou d’Euclides :

– Il veut que je sorte ?

– Vous ? Non, pas vous, l’autre.

Florzinha, l’authentique, étire ses membres.

– Je jurerais qu’il y a quelqu’un dans ce placard.

Francisco ne parvient pas à détacher les yeux des seins de Florzinha. Il

ferme la porte et s’approche. Il s’assied de l’autre côté du lit, angoissé, la tête

entre les mains.

– Que veux-tu ?

– Toi. Je veux ce à quoi j’ai droit.

– Dis-moi ce que tu veux…

Florzinha garde le silence un moment. Elle se penche au-dessus d’elle-

même et frappe les prothèses avec ses doigts.

– Je comprends que ceci t’a ecte. Je savais que ça te troublerait. (Elle se

redresse et lui agrippe l’épaule.) Regarde-moi, Francisco. Regarde-moi ! J’ai

perdu les deux jambes, je suis peut-être un peu moins moi, j’en conviens, je

n’ai plus de jambes, mais au fond je suis toujours pareille.

– Tu m’as déjà dit ça et ce n’est pas ça le problème…

– Si, c’est bien ça le problème. Tu ne peux pas continuer à me traiter

comme si tu ne me connaissais pas.

– Je ne te connais pas. Tu as disparu pendant toutes ces années. Tu ne m’as

rien dit. Et maintenant tu reparais comme par miracle et tu voudrais que je ne

trouve pas ça bizarre ? Je t’ai déjà demandé pardon. Je suis profondément

désolé. Ton père aurait dû me faire assassiner.

– Il a essayé, tu as oublié ? Tu avais tout prévu. Tu as été plus malin. Tu as

su te protéger. A propos, ton commerce dérange beaucoup de gens. Le Vieux

est furieux, mais il n’ose pas te toucher. Le bruit court que tu as caché au

Portugal des documents compromettants et que s’il t’arrivait quelque chose ils

referaient surface. C’est vrai, ça ?

– C’est pour ça que tu es venue ?

– Non. Mais je suis curieuse. Quel est le grand secret que cache mon père ?

– Habille-toi. Si c’est ça que tu veux savoir, je vais te le dire. Je n’ai plus

rien à perdre. Je t’expliquerai tout ça pendant le dîner.

– Quand réussiras-tu à faire l’amour avec moi ?

– Quand j’aurai de nouveau con ance en toi. On y va ?

Florzinha, l’authentique, ren le sa chemise. Francisco Palmares respire

profondément. Il l’aide à se mettre debout. Il la prend dans ses bras. Ils sortent

de la chambre enlacés.