La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 51 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Ipanema, Appartement de Jorge et Bárbara Velho. Samedi Matin.

RIO DE JANEIRO, IPANEMA, APPARTEMENT

DE JORGE ET BÁRBARA VELHO.

SAMEDI MATIN.

 

(Caô Cabiecilê !)

Il existe deux types de fatigue : celle des vainqueurs et celle des vaincus. En

ce samedi matin, pendant que les noirs descendent des morros pour prendre

leur destin en main, Jorge Velho ressent la fatigue sans gloire des vaincus. Il

rêve qu’il marche sur une terre âpre, démesurée, désolée, en compagnie d’un

lion énorme, portant sur le dos un sac en cuir et une hache à double tranchant.

Il voit alors devant lui les pierres se métamorphoser en chiens sauvages et

bondir sur lui. Il se défend comme il peut, aidé par le lion, mais pour chaque

animal qu’il tue il en naît dix, il en naît cent, il en naît mille, si bien qu’en très

peu de temps la plaine entière aboie et hurle, glapit et écume dans un chaos

épouvantable.

– Avale les mangues que tu portes dans ton sac, lui crie le lion sans cesser

de se battre, et tu auras le pouvoir du tonnerre.

Aussitôt dit, aussitôt fait, et e ectivement, il se met à cracher du feu,

faisant jaillir devant lui des euves de sang, semant la terreur parmi la meute.

Les chiens ont le visage de Mateus Weissmann. Ce ne sont pas des chiens, mais

des soldats, des chiens et des soldats, et tous ricanent et se moquent, rient aux

éclats, se gaussent avec le visage blafard du général. Il se réveille baigné de

sueur. Sur le morro, on échange des coups de feu. Bárbara est endormie à côté

de lui, nue, solide et réelle, un vrai rocher de paix. Il passe un long moment à

admirer son sommeil. Il passe doucement la main au-dessus de la peau placide

de sa femme, sans toutefois la toucher, sentant émaner d’elle chaleur et vie. Il

l’aime. Mon Dieu, comme il l’aime ! Il l’aime sans interruption, avec le même

enthousiasme juvénile d’il y a vingt-cinq ans, lorsqu’il l’a embrassée pour la

première fois. Il se lève sans bruit, ouvre la porte-fenêtre et sort sur le balcon. Finalement, les coups de feu que l’on entend semblent venir de la plage

d’Ipanema ou plutôt de la Pointe do Arpoador. Ce n’est pas normal. Il sourit

avec tristesse. Il serait normal que les tirs proviennent des favelas. Ça oui, c’est

normal à Rio, à São Paulo, dans n’importe quelle grande ville du pays.

Pourtant, cela fait plusieurs semaines que l’on n’entend pas le moindre coup de

feu. Depuis que le Commandement nègre a occupé la Rocinha, puis le Vidigal,

le Morro do Pavão, Santa Marta, la Babilónia. Il se souvient de la dernière

réunion avec le gouverneur :

– J’en ai ras-le-bol, commissaire. Jararaca est en train de s’emparer de tout.

A l’exception d’António Conselheiro 30, de Zumbi dos Palmares et de Lampião,

qui d’ailleurs sont célébrés maintenant comme des héros, il n’y a jamais eu

dans l’histoire du Brésil un marginal qui ait eu autant de pouvoir. A Brasília on

fait pression sur moi. L’Armée veut agir. C’est lui ou moi…

– Qu’est-ce que ça veut dire, Pedro, c’est moi qui…

– Jorge, mon ami, j’apprécie votre honnêteté, tout le monde l’apprécie.

Mais tout ça est allé trop loin. On ne résoudra rien à coups de parlotte. Tant

qu’il s’agissait d’une guerre entre tra quants, ou entre policiers et bandits, ça

pouvait encore aller, c’était maîtrisable. Et après tout, il ne mourait que des

noirs. Des coups de feu dans les favelas ne font pas les gros titres. Le hic, c’est

que ce type, Jararaca, a décidé de faire de la politique : il donne des interviews

à la télévision, il fait des discours… la merde, quoi ! Même la CNN a escaladé le

Morro da Barriga pour parler avec lui. Ça discrédite le Brésil. Ça éloigne les

investisseurs. José Inácio veut de l’action. Je suis désolé, mon ami, mais vous

avez perdu.

Jorge Velho a démissionné. Il est même allé au-delà de ce que souhaitait le

gouverneur – il a quitté la police. Les jours suivants, il a déversé sa colère dans

des débats à la radio et à la télévision, dans des conférences dans les universités,

dans de longs articles de journaux. Il a accusé le président José Inácio d’être en

train de préparer un massacre. Il a attaqué les intellectuels d’extrême gauche,

“ces tristes bourgeois oisifs, ces irres-ponsables révolutionnaires en chambre”,

pour avoir osé appuyer Jararaca. Il s’est jeté sur Mateus Weissmann, toutes

gri es dehors, avec une détermination féroce et suicidaire rappelant une vieille

blague, “un civil peut se militariser ; un militaire est incivilisable”, et appelant

les soldats à jeter leurs armes. Puis, comprenant qu’il avait encore davantage raison qu’il ne l’avait supposé dans un premier temps, il s’est enfoncé dans une

tristesse noire. Cela fait trois jours qu’il ne sort pas de chez lui. Il ne regarde

plus la télévision. Il a débranché le téléphone. Il refuse de recevoir ses amis.

Sur son balcon, en caleçon, assis sur une chaise de toile, il pense de

nouveau à Jararaca. Il se souvient de sa conversation avec lui chez Anastácia

Hadock Lobo, et pour la première fois il éprouve une certaine sympathie pour

lui. Ce ls de pute va mourir, c’est comme s’il était déjà mort, mais il mourra

debout. Il scrute l’obscurité devant lui, il tend l’oreille, il s’e orce de deviner

dans la respiration de la nuit les signes de la grande colère qui, il le sait, dévore

la ville. Peu à peu il se détend. La nuit est tiède. Il soupire, ferme les yeux et

soudain il se souvient de son rêve bizarre. Il y avait une hache, n’est-ce pas, une

hache à double tranchant. Des chiens…

 

!!!!!!!!!!!!!!!!!

 

… L’explosion le fait sursauter.

Dès que le vacarme se dissipe, dès que les vitres cessent de vibrer, dès que

l’air s’apaise, il est pris de doutes. Y a-t-il vraiment eu une dé agration quelque

part dans la nuit réelle ou simplement dans les ténèbres mortes de son rêve ? Il

se lève précipitamment, se penche sur le mystère. Cela s’est passé où ? Qu’est-ce

que cela peut bien être ? Ce n’était pas net, pas bien circonscrit comme un

coup de tonnerre, c’était plutôt un son étou é et sans arêtes. Peu de temps

auparavant il avait entendu des coups de feu sur la plage. Et maintenant une

grande explosion venue de derrière, d’au-delà du morro, certainement d’au-delà

de la lagune. Il regarde sa montre. Il est quatre heures vingt. Il rentre dans

l’appartement, s’installe sur un vieux canapé de cuir dans le salon et allume la

télévision. Un couple s’étreint sur une plage déserte… Une femme chantonne

dans sa baignoire… Un arc-en-ciel s’élève au-dessus d’un pré vert… Un lion

dévore la carcasse d’une gazelle… Un voilier sombre dans une mer

tempétueuse… Jararaca lit un poème :

 

É hora/de amolar a foice/e cortar o pescoço do cão.

É hora/de sair do gueto/eito,/senzala/e vir para a sala/– Nosso lugar é junto ao Sol.

 

L’heure est venue/d’aiguiser la faux/et de couper le cou du chien.

L’heure est venue/de sortir du ghetto/de l’ordre,/de la baraque des esclaves/et de se rendre au salon/–

Notre place est à côté du Soleil.

 

Jorge connaît ces vers. Ils sont d’Adão Ventura. Quand avaient-ils été

enregistrés ? Où ? On dirait un studio. Il remarque le logo de TV Planeta.

L’homme le plus recherché de Rio est en train de discourir paisiblement dans

un studio de télévision ! Jorge Velho est si nerveux qu’il n’arrive pas à se

concentrer sur ce que dit Jararaca. Des bouts de phrases dansent dans sa tête

sans qu’il arrive à les mettre en ordre.

 

… la volonté de la majorité du peuple brésilien…

 

… nous en appelons à la sérénité…

 

… le Commandement nègre contrôle toutes les entrées…

 

… si une guerre éclate demain…

 

… les soldats sont noirs, les policiers sont noirs…

 

… pour empêcher un bain de sang…

 

Mais qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Jorge Velho se redresse. Son

dos lui fait mal. Il respire avec di culté. Il s’e orce de concentrer son

attention. A présent, Jararaca parle de négociations.

 

Le Commandement nègre exige du gouvernement fédéral,

 

1 – Une large amnistie pour les soldats sous son commandement, pour tous

ceux qui ont été arrêtés et pour tous les héros qui sont descendus des morros pour

lutter contre l’esclavage.

 

2 – La démission immédiate du ministre de la Défense, le général Mateus

Weissmann.

3 – Une indemnisation symbolique pour tous les Brésiliens d’ascendance

africaine et des excuses publiques pour les siècles d’exploitation et d’oppression.

 

4 – L’adoption d’un système de quotas pour les descendants d’Africains qui ne

sera en aucun cas inférieur à quarante pour cent, non seulement dans les universités

et dans la fonction publique, mais aussi pour les postes les plus élevés dans la police

et dans l’armée, et pour les candidats à la députation au niveau provincial et

fédéral.

 

5 – Pendant les négociations avec le gouvernement, toutes les unités des forces

armées stationnées dans l’État de Rio de Janeiro devront reculer hors des frontières

de l’État et ne pas interférer.

 

Le chef du Commandement nègre porte un T-shirt du Club militaire de

Luanda. Jorge Velho reconnaît les symboles, le poing noir, la mitraillette,

l’étoile jaune sur fond rouge, car il les a vus d’innombrables fois sur des

drapeaux et des a ches ou peints sur les murs des favelas, mais il est incapable

de déchi rer le sigle CML. Jararaca porte autour du cou un collier de verroterie

rouge et noire. Il regarde Jorge Velho bien en face. Il regarde le monde bien en

face. Il conclut d’un air solennel et provocateur :

– Nous tournons aujourd’hui une page de l’histoire du Brésil. Ce pays ne

sera plus jamais le même. Je te salue, Liberté !

Il se tait. On entend quelqu’un crier :

– Coupe, bordel, coupe immédiatement !

Il se lève et l’image disparaît. Une photo de la ville surgit, la carte postale

classique, avec le Pain de sucre au premier plan. Les premiers vers de “Matin de

carnaval” retentissent :

 

Manhã, tão bonita manhã/na vida uma nova canção/cantando só teus olhos

teu riso e tuas mãos.

 

Matin, matin si beau/Dans la vie une nouvelle chanson/Pour chanter tes yeux/Ton rire et tes mains.

 

Jorge Velho téléphone au Treizième Commissariat, au 1260 de l’avenue

Nossa Senhora de Copacabana. Il n’a pas besoin de s’identi er. Le policier de

garde reconnaît sa voix.