La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 46 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Gymnase de la Lagune, Dix Heures. Cinélandia, Douze Heures Trente.

 

 

(dans la peau de la proie)

Elle ne se semble pas avoir plus de vingt ans. Elle a les cheveux coupés très

court, teints en bleu, de la même nuance que ses lèvres. Même ainsi elle

pourrait passer inaperçue à condition de mettre des lunettes noires, ou si elle se

promenait dans les rues les yeux fermés. Telle qu’elle est en ce moment, assise

sur la machine nommée Papillon, bras écartés, corps tendu et ruisselant de

sueur, le regardant bien en face, il est impossible de ne pas la voir sans

sursauter. Francisco lui a donné un nom : l’Ange bleu. Cela fait plusieurs jours

que le colonel est subjugué par l’éclat intense de ses yeux d’un bleu outremer.

Ce matin, en n, l’Ange bleu le remarque :

– Cette machine me tue. Vous venez souvent ici ?

Francisco lui dit la vérité. Cela fait deux ans qu’il fréquente ce gymnase,

toujours l’après-midi, cinq fois par semaine. Cependant, il y a quinze jours

environ, il est venu le matin et par un heureux hasard il l’a aperçue. Il a décidé

alors de modi er complètement son horaire. Il sourit. Il ment allègrement :

– Vous avez changé ma vie tout entière.

Elle lâche un éclat de rire bleu. Quand une femme rit, un homme peut

attendre d’elle une certaine miséricorde. Francisco ne l’ignore pas. Il n’ignore

pas non plus que la curiosité est inhérente à la nature féminine. Elle veut savoir

d’où il est. Le colonel répond par une énigme :

– Je viens d’un pays lointain.

Il dit cela d’un ton à la fois vague et dé nitif. L’Ange bleu comprend

qu’elle ne doit pas insister, mais elle veut en savoir davantage. Elle ne parvient

déjà plus à s’arrêter.

– Vous êtes bien mystérieux. Je peux essayer de deviner quelle est votre

profession ?

– Vous pouvez toujours essayer. Mais vous ne réussirez pas…

– Laissez-moi voir, dit-elle et elle ferme les yeux. Les yeux clos, elle est

beaucoup moins bleue. Vous êtes sûrement un artiste. Un acteur… Un

danseur…

Ils sortent ensemble du gymnase. L’Ange bleu est mannequin. Elle

voudrait être actrice. Elle habite tout près de là, dans un appartement donnant

sur la Lagune. Elle l’invite à monter voir le paysage. Elle lui o re un verre de

whisky, puis lui dit qu’elle aimerait prendre une douche et se changer. Assis sur

le balcon, avec la Lagune à ses pieds, Francisco sort son téléphone portable de

sa poche pour l’éteindre, quand tout à coup l’appareil sonne. Sa mère, à des

milliers de kilomètres de là, dans le quartier du Restelo, à Lisbonne, s’e orce de

contrôler sa voix :

– J’ai de mauvaises nouvelles, mon ls, très mauvaises. Ton père est à

l’hôpital. Deux hommes sont venus chez nous ce matin. Ils cherchaient les

papiers que tu m’as con és. Ils ont tabassé ton père. Ils l’ont battu jusqu’à ce

que je dise où étaient les papiers. Alors, ils les ont pris et ils sont partis.

L’Ange bleu l’appelle. Elle exhibe un grand soleil tatoué autour du

nombril. Sa taille est étroite, ses seins généreux avec de grands mamelons

roses ; une légère vapeur s’exhale de ses hanches larges, humides, très blanches.

Francisco la regarde, terrorisé.

– Une tragédie vient de se produire, dit-il. Je ne peux pas rester.

Florzinha ! Florzinha l’a trahi. Il porte les mains à son visage. Il a de la

peine à contenir ses larmes. L’Ange bleu s’enroule dans une serviette de toilette.

Elle est pâle. Couleur bleu clair.

– Je peux t’aider ?

Francisco fait non de la tête. Il sort dans la rue, étourdi. Et maintenant,

Francisco ? Maintenant, la proie c’est lui. La chasse a commencé et il est la

proie. Ernesto l’attend :

– J’étais en train de penser aux prostituées noires du quartier de

Massangarala. Je me souviens surtout d’une, Esperança. Ah que cette

mulâtresse était belle !

Francisco demande à Ernesto de le conduire à l’hôtel Glória. Ils en sont

tout près quand le portable se remet à sonner. Blanche-Neige lui sou e dans

l’oreille :

– Francisco ?! Il y a un homme ici, à l’hôtel, qui te cherche. Un vieux type

bizarre. Je l’ai trouvé il y a un instant en train d’essayer de forcer la porte de ta

chambre…

– Il est comment ?

– Qui ça, le vieux type ? Il doit avoir soixante ans, soixante-cinq au

maximum, avec des cheveux gris, une barbe de trois jours, un accent portugais.

Tu sais, moi, il m’a fait l’e et d’un serpent déguisé en homme.

Francisco dit à Ernesto qu’il a changé d’idée. Il veut rester ici même, dans

Cinelândia ; il descend de voiture, marche quelques minutes sans but, tournant

en rond, puis s’assoit à une terrasse. Il est midi trente. Il commande un steak

avec des pommes frites, une bière bien fraîche, et commence à manger,

lentement, perdu dans les nuages pendant que le Brésil dé le devant lui. Un

vieillard décrépi, blême comme un spectre, tout en blanc, à l’exception de sa

cravate d’un rouge électrique. Un Indien, sûrement de sang latin, comme dans

la chanson de Maria Bethânia, torse nu, en bermuda et savates. Une jolie

blonde aux longues jambes et à la haute croupe musclée d’Africaine. Une

mulâtresse à la longue chevelure lisse. Un homme d’aspect funèbre, petit et

maigre, avec une tête plate et des cheveux en bataille. Deux Japonais, peut-être

de São Paulo, avec des attachés-cases et très souriants. Un gamin portant une

boîte à cirage en bandoulière, au visage rouge hérissé d’acné, qui passe devant

lui en chantant l’hymne brésilien. Un Libanais au regard soupçonneux. Des

métis de blanc et d’Indien, de blanc et de métis de blanc et d’Indien, de noir et

d’Indien, des mulâtres roux. Il remarque un écriteau :

“Festival de pizzas. Promotions sur tous les goûts.”

La rue lui semble être un festival de races. Toutes les couleurs sont en

promotion. Le vacarme métallique de la circulation l’empêche de penser. Il

voit, ou croit voir, le vieux noir qu’il avait rencontré lors d’une aube triste sur la

plage de Botafogo. L’homme lui lance un clin d’œil et disparaît dans la foule. Il

pourrait peut-être lui donner un conseil. Il essaie de distinguer au milieu de ces

innombrables visages, de tous ces yeux, les yeux amers de Monte. Ce type ne va

pas l’assassiner ici. Il n’est pas assez fou pour cela. Non ? Il hésite. Il se trompe

peut-être. Ce n’est pas impossible. Non, il ne le fera pas, le Grand Inquisiteur

ne se laisse jamais emporter, il ne commet pas d’erreurs, il sait attendre le

moment propice. Fou, il l’est assurément, mais d’abord et avant tout, c’est un professionnel. Il pense au vieux Feliciano Palmares, couché dans un lit

d’hôpital, il pense à sa mère, humiliée dans sa propre maison, et sa peur se mue

rapidement en une rancœur solide. Il empoigne ses couverts avec furie, au

point que les articulations de ses doigts lui font mal. Son cœur bat

précipitamment. Son sang bouillonne dans ses veines. Il su oque. Si Monte

arrive à ce moment-là, il en est certain,

Il le tuera.

 

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