La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 28 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Hôtel Glória, Samedi Après-Midi / Salon de Thé Colombo, Cependant Qu’une Eau Sombre Tombe sur la Ville.

RIO DE JANEIRO, HÔTEL GLÓRIA,

SAMEDI APRÈS-MIDI / SALON DE THÉ

COLOMBO, CEPENDANT QU’UNE EAU

SOMBRE TOMBE SUR LA VILLE.

 

(Rosa change de peau)

Francisco Palmares assiste seul, dans sa chambre, au reportage à la

télévision. Quand il est terminé, il se lève et ferme la fenêtre.

– Merde alors !

Tout ça ressemble à un cauchemar. Il allume la lumière de la boîte en

cristal où dort la tarentule. Rosa, l’énorme eraphosa blondi, vient de muer.

L’enveloppe précédente est abandonnée sur le sable, comme un manteau hors

d’usage. Francisco aimerait bien faire de même. Il a peur d’être reconnu quand

il sortira dans la rue. Il craint que la police ne vienne le chercher à l’hôtel et

l’emmène dans une de ces prisons infernales, avec cinquante prisonniers ou

plus par cellule, où les détenus s’entretuent et se violent mutuellement pour un

oui pour un non. Il remplit le vaporisateur d’eau fraîche et en asperge l’animal.

Les tarentules de cette espèce ont besoin d’une atmosphère très humide. Il

voudrait se débarrasser de son corps, le laisser étendu sur le lit, vide et inutile,

réapparaître devant la société avec une nouvelle peau, un visage inédit,

complètement inconnu. Le lendemain matin, une des femmes de chambre

trouverait sa peau, ombre légère et soyeuse se détachant sur la ferme splendeur

des draps. Comment réagirait-elle ? Elle ne s’étonnerait peut-être pas. Qui sait,

elle se contenterait peut-être de jeter à la poubelle l’étrange dépouille. Les

femmes de chambre de l’hôtel Glória sont habituées aux excentricités des

clients. L’une d’elles, une lle pâle aux longues tresses noires qu’il appelle

a ectueusement Blanche-Neige, apporte souvent des cafards et des sauterelles

vivantes pour nourrir Rosa. Elle est la seule à ne manifester aucune répugnance

pour Rosa.

– Sainte Vierge ! soupira-t-elle quand elle la vit pour la première fois.

Qu’elle est belle !

Le colonel se souvient d’une phrase de Jean-Henri Fabre, dans ses Souvenirs

entomologiques : “Il y a de la beauté en toute chose. Ce qu’il n’y a pas toujours, ce

sont des yeux capables de la voir.” Un matin, pendant que Blanche-Neige faisait

le lit, Francisco l’attrapa par derrière, par ses longues tresses, attira vers lui son

visage et l’embrassa sur la bouche. Elle ne résista pas. Elle avait de longues

jambes musclées et la courbe parfaite de ses fesses resplendissait dans la douce

clarté de la chambre. Il y eut d’autres baisers après celui-là et peu à peu une

complicité d’anciens amants s’instaura entre eux. Cependant, Francisco avait le

sentiment désagréable que la jeune lle s’intéressait beaucoup plus à la

tarentule qu’à lui. Il pense à cela pendant qu’il prend le téléphone et compose

un numéro.

– Où es-tu ? Qu’est-ce que c’est que cette folie ?

Euclides n’est pas étonné. Il rigole :

– Tu m’as vu à la télé ? Tu m’as trouvé bien dans mon nouveau costume ?

Je l’ai fait faire chez un vieux tailleur italien, sur le Largo do Machado. C’est de

plus en plus di cile de dénicher un bon tailleur. Cela vous donne toute la

mesure de la dégradation des valeurs et des coutumes aujourd’hui. Les gens

s’habillent tous démocratiquement mal.

Sa voix légèrement e éminée l’agace. Il l’avait cherché partout au milieu de

la fusillade. Il s’était nalement frayé un chemin arme au poing, avait dévalé

toute la favela, jeté son pistolet dans un jardin et, après avoir parcouru à pied

un bon bout de chemin sans trouver le moindre taxi, il avait téléphoné à

Ernesto. Le petit vieux l’avait repêché trente minutes plus tard dans un

caboulot sombre où il en était déjà à sa deuxième bière, pendant que les rues se

remplissaient de policiers et de sirènes.

– J’ai à peine remarqué le costume. J’avais bien d’autres chats à fouetter. Tu

n’aurais pas pu te tenir loin des journalistes ?

– Moi ? Mais moi aussi, je suis journaliste. Je fais mon boulot. En

revanche, j’ai l’impression que toi, tu devrais entrer dans la clandestinité. Tous

les journaux font état de la participation de mercenaires angolais à la guerre des

morros. Les gens sont excités. Qu’est-ce que c’est encore que ça ? Une rechute ?

– Ce n’est pas ma faute. Jararaca m’a fourré une arme dans la main, et tout

de suite après ces chus ics sont apparus, ces chiens tueurs, courant et tirant,

mitraillant à tort et à travers, abattant tout ce qui bougeait, on aurait dit des

fous ou des drogués, ou les deux en même temps. Qu’est-ce que je pouvais

faire ? Je me suis défendu, j’ai riposté, n’oublie pas que j’ai été formé pour ça.

Je suis un bon tireur. Et là-bas, sur le morro, qu’est-ce qu’on raconte ?

– Eh bien, sur le morro tu es un héros, évidemment. Toi et Catiavala. La

police est décontenancée, elle essaie de faire le tri entre les racontars et les

dénonciations bon teint, et de plus elle semble avoir peur de creuser cette

a aire. A mon avis, le gouvernement ne veut pas mettre en péril les intérêts du

Brésil en Angola.

– Et cette histoire de Commandement nègre ? Qui a eu cette idée

désastreuse ? C’est toi, évidemment, c’est comme si tout ça portait ta signature.

Pourquoi ne m’en avez-vous pas parlé ?!

– Tu avais disparu, colonel. J’ai téléphoné à ton hôtel et je ne t’y ai pas

trouvé. Je t’ai appelé sur ton portable et il était éteint. J’ai pensé que tu étais

retourné à Luanda. Ç’aurait été une attitude intelligente. D’ailleurs, à propos,

je ne pense pas qu’il soit très judicieux de poursuivre cette conversation au

téléphone.

Le journaliste a raison. Par les temps qui courent, aucun téléphone n’est

sûr. Francisco regarde sa montre. Elle est arrêtée. Il demande l’heure à son

interlocuteur. Cinq heures de l’après-midi. Florzinha a laissé son pyjama sous

l’oreiller. Elle le laisse toujours maintenant. Qui plus est, elle n’accepte plus de

recevoir de l’argent pour leurs ébats amoureux. Le colonel se souvient de son

corps, dans la chambre du motel, luisant comme du métal, re étant la lumière

noire qui tombait du plafond. Ils étaient restés trois nuits et trois jours dans

cette cage de luxe, batifolant entre les draps, mangeant, regardant la télévision.

La jeune lle sentit que quelque chose s’était passé.

– Tu t’es fourré dans une sale a aire, pas vrai, mon chéri ?

Elle regarda attentivement tous les reportages concernant la guerre sur le

Morro da Barriga.

– On raconte qu’il y avait des mercenaires angolais, t’as entendu ça, beau

brun ?

Puis, avec un petit rire soupçonneux :