La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Hôtel Glória, Samedi Après-Midi / Salon de Thé Colombo, Cependant Qu’une Eau Sombre Tombe sur la Ville.
RIO DE JANEIRO, HÔTEL GLÓRIA,
SAMEDI APRÈS-MIDI / SALON DE THÉ
COLOMBO, CEPENDANT QU’UNE EAU
SOMBRE TOMBE SUR LA VILLE.
(Rosa change de peau)
Francisco Palmares assiste seul, dans sa chambre, au reportage à la
télévision. Quand il est terminé, il se lève et ferme la fenêtre.
– Merde alors !
Tout ça ressemble à un cauchemar. Il allume la lumière de la boîte en
cristal où dort la tarentule. Rosa, l’énorme eraphosa blondi, vient de muer.
L’enveloppe précédente est abandonnée sur le sable, comme un manteau hors
d’usage. Francisco aimerait bien faire de même. Il a peur d’être reconnu quand
il sortira dans la rue. Il craint que la police ne vienne le chercher à l’hôtel et
l’emmène dans une de ces prisons infernales, avec cinquante prisonniers ou
plus par cellule, où les détenus s’entretuent et se violent mutuellement pour un
oui pour un non. Il remplit le vaporisateur d’eau fraîche et en asperge l’animal.
Les tarentules de cette espèce ont besoin d’une atmosphère très humide. Il
voudrait se débarrasser de son corps, le laisser étendu sur le lit, vide et inutile,
réapparaître devant la société avec une nouvelle peau, un visage inédit,
complètement inconnu. Le lendemain matin, une des femmes de chambre
trouverait sa peau, ombre légère et soyeuse se détachant sur la ferme splendeur
des draps. Comment réagirait-elle ? Elle ne s’étonnerait peut-être pas. Qui sait,
elle se contenterait peut-être de jeter à la poubelle l’étrange dépouille. Les
femmes de chambre de l’hôtel Glória sont habituées aux excentricités des
clients. L’une d’elles, une lle pâle aux longues tresses noires qu’il appelle
a ectueusement Blanche-Neige, apporte souvent des cafards et des sauterelles
vivantes pour nourrir Rosa. Elle est la seule à ne manifester aucune répugnance
pour Rosa.
– Sainte Vierge ! soupira-t-elle quand elle la vit pour la première fois.
Qu’elle est belle !
Le colonel se souvient d’une phrase de Jean-Henri Fabre, dans ses Souvenirs
entomologiques : “Il y a de la beauté en toute chose. Ce qu’il n’y a pas toujours, ce
sont des yeux capables de la voir.” Un matin, pendant que Blanche-Neige faisait
le lit, Francisco l’attrapa par derrière, par ses longues tresses, attira vers lui son
visage et l’embrassa sur la bouche. Elle ne résista pas. Elle avait de longues
jambes musclées et la courbe parfaite de ses fesses resplendissait dans la douce
clarté de la chambre. Il y eut d’autres baisers après celui-là et peu à peu une
complicité d’anciens amants s’instaura entre eux. Cependant, Francisco avait le
sentiment désagréable que la jeune lle s’intéressait beaucoup plus à la
tarentule qu’à lui. Il pense à cela pendant qu’il prend le téléphone et compose
un numéro.
– Où es-tu ? Qu’est-ce que c’est que cette folie ?
Euclides n’est pas étonné. Il rigole :
– Tu m’as vu à la télé ? Tu m’as trouvé bien dans mon nouveau costume ?
Je l’ai fait faire chez un vieux tailleur italien, sur le Largo do Machado. C’est de
plus en plus di cile de dénicher un bon tailleur. Cela vous donne toute la
mesure de la dégradation des valeurs et des coutumes aujourd’hui. Les gens
s’habillent tous démocratiquement mal.
Sa voix légèrement e éminée l’agace. Il l’avait cherché partout au milieu de
la fusillade. Il s’était nalement frayé un chemin arme au poing, avait dévalé
toute la favela, jeté son pistolet dans un jardin et, après avoir parcouru à pied
un bon bout de chemin sans trouver le moindre taxi, il avait téléphoné à
Ernesto. Le petit vieux l’avait repêché trente minutes plus tard dans un
caboulot sombre où il en était déjà à sa deuxième bière, pendant que les rues se
remplissaient de policiers et de sirènes.
– J’ai à peine remarqué le costume. J’avais bien d’autres chats à fouetter. Tu
n’aurais pas pu te tenir loin des journalistes ?
– Moi ? Mais moi aussi, je suis journaliste. Je fais mon boulot. En
revanche, j’ai l’impression que toi, tu devrais entrer dans la clandestinité. Tous
les journaux font état de la participation de mercenaires angolais à la guerre des
morros. Les gens sont excités. Qu’est-ce que c’est encore que ça ? Une rechute ?
– Ce n’est pas ma faute. Jararaca m’a fourré une arme dans la main, et tout
de suite après ces chus ics sont apparus, ces chiens tueurs, courant et tirant,
mitraillant à tort et à travers, abattant tout ce qui bougeait, on aurait dit des
fous ou des drogués, ou les deux en même temps. Qu’est-ce que je pouvais
faire ? Je me suis défendu, j’ai riposté, n’oublie pas que j’ai été formé pour ça.
Je suis un bon tireur. Et là-bas, sur le morro, qu’est-ce qu’on raconte ?
– Eh bien, sur le morro tu es un héros, évidemment. Toi et Catiavala. La
police est décontenancée, elle essaie de faire le tri entre les racontars et les
dénonciations bon teint, et de plus elle semble avoir peur de creuser cette
a aire. A mon avis, le gouvernement ne veut pas mettre en péril les intérêts du
Brésil en Angola.
– Et cette histoire de Commandement nègre ? Qui a eu cette idée
désastreuse ? C’est toi, évidemment, c’est comme si tout ça portait ta signature.
Pourquoi ne m’en avez-vous pas parlé ?!
– Tu avais disparu, colonel. J’ai téléphoné à ton hôtel et je ne t’y ai pas
trouvé. Je t’ai appelé sur ton portable et il était éteint. J’ai pensé que tu étais
retourné à Luanda. Ç’aurait été une attitude intelligente. D’ailleurs, à propos,
je ne pense pas qu’il soit très judicieux de poursuivre cette conversation au
téléphone.
Le journaliste a raison. Par les temps qui courent, aucun téléphone n’est
sûr. Francisco regarde sa montre. Elle est arrêtée. Il demande l’heure à son
interlocuteur. Cinq heures de l’après-midi. Florzinha a laissé son pyjama sous
l’oreiller. Elle le laisse toujours maintenant. Qui plus est, elle n’accepte plus de
recevoir de l’argent pour leurs ébats amoureux. Le colonel se souvient de son
corps, dans la chambre du motel, luisant comme du métal, re étant la lumière
noire qui tombait du plafond. Ils étaient restés trois nuits et trois jours dans
cette cage de luxe, batifolant entre les draps, mangeant, regardant la télévision.
La jeune lle sentit que quelque chose s’était passé.
– Tu t’es fourré dans une sale a aire, pas vrai, mon chéri ?
Elle regarda attentivement tous les reportages concernant la guerre sur le
Morro da Barriga.
– On raconte qu’il y avait des mercenaires angolais, t’as entendu ça, beau
brun ?
Puis, avec un petit rire soupçonneux :