La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Ipanema, Appartement de Jorge et Bárbara Velho. Nuit du Vendredi.
RIO DE JANEIRO, IPANEMA, APPARTEMENT
DE JORGE ET BÁRBARA VELHO.
NUIT DU VENDREDI.
(la grande panne d’électricité)
Jorge Velho remplit le verre de bière, se carre sur sa chaise, boit à petites
gorgées en contemplant la nuit constellée. Le liquide lui aussi est noir et plein
d’étoiles. Il a l’impression de boire la nuit. Il aime la bière brune. En général,
les Brésiliens préfèrent les blondes. D’ailleurs, le Brésil a inventé un nouveau
type de femme – la blonde avec des fesses de négresse, c’est-à-dire la mulâtresse
aux cheveux teints en blond. Jorge Velho, lui, penche plutôt pour le modèle
original, mais cela provoque un certain étonnement dans le milieu bourgeois
où il gravite.
“Tu es vraiment à moitié portos”, se lamentent certains de ses amis sans
cacher leur déplaisir. Jorge assume : “Oui, c’est vrai, mon père était un robuste
Portugais du Nord, de Viana do Castelo, et e ectivement il a toujours eu un
penchant pour les mulâtresses. Ma pauvre mère en a pas mal sou ert.”
Une rafale sèche – une AK – le distrait de ses pensées. Bárbara surgit sur le
balcon. Elle sourit nerveusement :
– Rue Barão da Torre, septième fusillade à gauche.
C’est ainsi qu’elle indique d’habitude leur adresse à ceux qui viennent les
voir. Ils habitent dans cet immeuble depuis quinze ans et ils ont toujours
entendu des coups de feu. Des rafales sporadiques. Néanmoins, ces derniers
mois, la situation s’est beaucoup aggravée, surtout pendant les constantes
coupures d’électricité. Les gens sont révoltés. Personne ne comprend comment
un simple manque de pluie, dans un pays traversé par tant de euves, et parmi
eux quelques-uns des plus abondants de la planète, peut justi er
l’e ondrement de tout le réseau hydroélectrique. On entend de nouveau des coups de feu. La colline se détache nettement sur l’abîme étoilé de la nuit. Un
corps dense et dangereux. Jorge s’e orce de tranquilliser son épouse :
– Il y a deux semaines… je crois qu’à ce moment-là tu étais à São Paulo, à
un congrès quelconque avec tes noirs en lutte pour sauver la race… Bon, il y a
deux semaines j’ai reçu la visite du général Weissmann. Tu te souviens de lui ?
Ce type connaît un peu la balistique. Il m’a garanti qu’aucune balle tirée du
morro ne peut arriver jusqu’ici.
Bárbara s’approche de lui. Elle lui retire le verre de la main et s’assoit sur
ses genoux. Elle l’embrasse.
– Le général Weissmann, mon amour, aimerait bien que les balles arrivent
jusqu’ici. Tu sais ce qu’il a dit hier au Diário do Rio à propos des événements
du Morro da Barriga ? Il pense que l’armée devrait rentrer dans la favela et
fusiller tous les noirs, les uns après les autres, qu’ils soient liés ou non au tra c.
Il pense que le problème du Brésil vient de ce qu’il a été colonisé d’abord par
les Portugais, puis immédiatement après par les Africains. Il pense que les
esclaves auraient dû être rapatriés en Afrique après la 20 Lei Aurea. Il pense que
les Allemands sont les seuls à pouvoir encore sauver le pays. Il pense, et il n’a
pas honte de le dire, qu’Hitler était un héros.
– Non, pas ça. Ce n’est pas vrai. (Jorge Velho attire la tête de sa femme sur
sa poitrine et lui caresse les cheveux.) Ce sont des bobards. Weissmann est juif.
Moi non plus, je ne l’aime pas. Je pense qu’il est fou. Mais il a du pouvoir, tu
sais ? Il jouit d’un grand prestige parmi les militaires. Le Président ne sait que
faire avec lui.
– Qu’est-ce qui va se passer ?
– Sur le Morro da Barriga ?
– Exactement.
– J’ai appris que Jararaca a convoqué une conférence de presse demain
après-midi.
– Jararaca ? Il en a du culot, ce négro ! Qu’est-ce qu’il veut ?
– Ce gars est malin. Il va essayer d’exploiter le massacre en sa faveur.
Maintenant, laisse-moi te dire que les gamins de Jararaca se sont battus comme
des lions, nous avons perdu sept hommes dans cette folie. Les gens racontent
qu’il y avait même des mercenaires angolais dans le camp des bandits, tu crois
que c’est possible ?
– Des mercenaires angolais ? Ça ne tient pas debout !
– Écoute, nous savons qu’il existe réellement une connexion angolaise avec
le tra c. Nous soupçonnons que des o ciers angolais vendent des armes de
guerre aux tra quants. Ils échangent des armes contre de la cocaïne. Mais nous
ne disposons pas encore de su samment de preuves, sans compter qu’il s’agit
d’une a aire très délicate, qui implique des pays amis, l’Itamarati 21, bref c’est le
diable. A propos, tu sais où habite cet Angolais, un monsieur du meilleur
monde, comme dirait monsieur mon père, avec qui nous avons dîné il y a
quelques semaines ?
– Francisco Palmares ?
– Oui, tu as une bonne mémoire, tu l’as revu ?
– Quel lien Francisco peut avoir avec ton histoire ? Oublie tout ça, mon
amour. Viens, allons à la piscine…
– Et les jumelles, princesse ?
La femme sourit.
– Elles passent le week-end dans la maison de campagne de maman. Elles
ne reviendront que dimanche après-midi.
La fusillade continua toute la nuit et ni l’un ni l’autre ne s’en aperçut. Le
lendemain matin Jorge Velho trouva une balle sur le balcon, mais il ne
découvrit sur les murs aucun signe de l’impact. La mer étincelait en arrière-
plan, magni que, dans un déversement exagéré d’azur.
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