La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 27 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Ipanema, Appartement de Jorge et Bárbara Velho. Nuit du Vendredi.

RIO DE JANEIRO, IPANEMA, APPARTEMENT

DE JORGE ET BÁRBARA VELHO.

NUIT DU VENDREDI.

 

(la grande panne d’électricité)

Jorge Velho remplit le verre de bière, se carre sur sa chaise, boit à petites

gorgées en contemplant la nuit constellée. Le liquide lui aussi est noir et plein

d’étoiles. Il a l’impression de boire la nuit. Il aime la bière brune. En général,

les Brésiliens préfèrent les blondes. D’ailleurs, le Brésil a inventé un nouveau

type de femme – la blonde avec des fesses de négresse, c’est-à-dire la mulâtresse

aux cheveux teints en blond. Jorge Velho, lui, penche plutôt pour le modèle

original, mais cela provoque un certain étonnement dans le milieu bourgeois

où il gravite.

“Tu es vraiment à moitié portos”, se lamentent certains de ses amis sans

cacher leur déplaisir. Jorge assume : “Oui, c’est vrai, mon père était un robuste

Portugais du Nord, de Viana do Castelo, et e ectivement il a toujours eu un

penchant pour les mulâtresses. Ma pauvre mère en a pas mal sou ert.”

Une rafale sèche – une AK – le distrait de ses pensées. Bárbara surgit sur le

balcon. Elle sourit nerveusement :

– Rue Barão da Torre, septième fusillade à gauche.

C’est ainsi qu’elle indique d’habitude leur adresse à ceux qui viennent les

voir. Ils habitent dans cet immeuble depuis quinze ans et ils ont toujours

entendu des coups de feu. Des rafales sporadiques. Néanmoins, ces derniers

mois, la situation s’est beaucoup aggravée, surtout pendant les constantes

coupures d’électricité. Les gens sont révoltés. Personne ne comprend comment

un simple manque de pluie, dans un pays traversé par tant de euves, et parmi

eux quelques-uns des plus abondants de la planète, peut justi er

l’e ondrement de tout le réseau hydroélectrique. On entend de nouveau des coups de feu. La colline se détache nettement sur l’abîme étoilé de la nuit. Un

corps dense et dangereux. Jorge s’e orce de tranquilliser son épouse :

– Il y a deux semaines… je crois qu’à ce moment-là tu étais à São Paulo, à

un congrès quelconque avec tes noirs en lutte pour sauver la race… Bon, il y a

deux semaines j’ai reçu la visite du général Weissmann. Tu te souviens de lui ?

Ce type connaît un peu la balistique. Il m’a garanti qu’aucune balle tirée du

morro ne peut arriver jusqu’ici.

Bárbara s’approche de lui. Elle lui retire le verre de la main et s’assoit sur

ses genoux. Elle l’embrasse.

– Le général Weissmann, mon amour, aimerait bien que les balles arrivent

jusqu’ici. Tu sais ce qu’il a dit hier au Diário do Rio à propos des événements

du Morro da Barriga ? Il pense que l’armée devrait rentrer dans la favela et

fusiller tous les noirs, les uns après les autres, qu’ils soient liés ou non au tra c.

Il pense que le problème du Brésil vient de ce qu’il a été colonisé d’abord par

les Portugais, puis immédiatement après par les Africains. Il pense que les

esclaves auraient dû être rapatriés en Afrique après la 20 Lei Aurea. Il pense que

les Allemands sont les seuls à pouvoir encore sauver le pays. Il pense, et il n’a

pas honte de le dire, qu’Hitler était un héros.

– Non, pas ça. Ce n’est pas vrai. (Jorge Velho attire la tête de sa femme sur

sa poitrine et lui caresse les cheveux.) Ce sont des bobards. Weissmann est juif.

Moi non plus, je ne l’aime pas. Je pense qu’il est fou. Mais il a du pouvoir, tu

sais ? Il jouit d’un grand prestige parmi les militaires. Le Président ne sait que

faire avec lui.

– Qu’est-ce qui va se passer ?

– Sur le Morro da Barriga ?

– Exactement.

– J’ai appris que Jararaca a convoqué une conférence de presse demain

après-midi.

– Jararaca ? Il en a du culot, ce négro ! Qu’est-ce qu’il veut ?

– Ce gars est malin. Il va essayer d’exploiter le massacre en sa faveur.

Maintenant, laisse-moi te dire que les gamins de Jararaca se sont battus comme

des lions, nous avons perdu sept hommes dans cette folie. Les gens racontent

qu’il y avait même des mercenaires angolais dans le camp des bandits, tu crois

que c’est possible ?

– Des mercenaires angolais ? Ça ne tient pas debout !

– Écoute, nous savons qu’il existe réellement une connexion angolaise avec

le tra c. Nous soupçonnons que des o ciers angolais vendent des armes de

guerre aux tra quants. Ils échangent des armes contre de la cocaïne. Mais nous

ne disposons pas encore de su samment de preuves, sans compter qu’il s’agit

d’une a aire très délicate, qui implique des pays amis, l’Itamarati 21, bref c’est le

diable. A propos, tu sais où habite cet Angolais, un monsieur du meilleur

monde, comme dirait monsieur mon père, avec qui nous avons dîné il y a

quelques semaines ?

– Francisco Palmares ?

– Oui, tu as une bonne mémoire, tu l’as revu ?

– Quel lien Francisco peut avoir avec ton histoire ? Oublie tout ça, mon

amour. Viens, allons à la piscine…

– Et les jumelles, princesse ?

La femme sourit.

– Elles passent le week-end dans la maison de campagne de maman. Elles

ne reviendront que dimanche après-midi.

La fusillade continua toute la nuit et ni l’un ni l’autre ne s’en aperçut. Le

lendemain matin Jorge Velho trouva une balle sur le balcon, mais il ne

découvrit sur les murs aucun signe de l’impact. La mer étincelait en arrière-

plan, magni que, dans un déversement exagéré d’azur.

 

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