La Guerre des anges
Budapest, Hôtel Gellert, par un Matin D’hiver.
BUDAPEST, HÔTEL GELLERT,
PAR UN MATIN D’HIVER.
(après la fuite, la neige : l’immensité)
Euclides ferme les yeux. Ainsi, les yeux fermés, le bruit augmente. La
rumeur de l’eau se répercute sur la haute voûte et redescend ensuite, plus
ample et plus sonore, mêlée au vague bavardage des baigneurs autour de lui. Il
sent son corps se dissoudre peu à peu comme un morceau de sucre brun dans
une tasse de thé. Assis dans un coin de la piscine, avec juste la tête hors de
l’eau, il pourrait passer pour un homme de stature normale. Assis, il est en n
au niveau des autres, ce n’est que lorsqu’il se met debout qu’il est plus petit
qu’eux. Beaucoup plus petit. Malgré cela, et même les yeux fermés, il sait qu’il
continue à être au centre de l’attention. Fekete. Il a l’impression que le mot,
tantôt hostile, tantôt stupéfait, tantôt chuchoté, se propage d’un côté à l’autre
en faisant des ricochets – Fekete, feeekeeete, feekeeeteeee – se multipliant, vibrant,
s’évanouissant jusqu’à sombrer nalement dans la moiteur générale. Il sait ce
que ce mot signi e : Noir. Nègre. Négro. Moricaud. Il connaît le mot dans
plusieurs langues : swart, sort, zwart, schwartz, musta, nègre, prieto, burakku. Il
ouvre les yeux, les tourne lentement vers les murs d’un bleu outremer, décorés
d’élégants dessins de plantes et de visages dans le style Art déco et les pose sur
les gros hommes très pâles, blafards, assis sur les marches en face de lui, certains
entièrement nus, d’autres avec un petit tablier d’un blanc sale noué autour de
la taille. Ils lui font penser à des hippopotames mélancoliques ottant dans une
mare. Non, il n’a jamais vu d’hippopotames, sauf dans un jardin zoologique.
Les Européens trouvent cela étrange. Ils sont convaincus qu’en Afrique il y a
partout des hippopotames, des lions, des éléphants. Euclides sourit. Un petit
vieux assis à quelques mètres devant lui sous l’eau bouillante qui jaillit d’une
petite fontaine lui rend son sourire. La fontaine est surplombée par une
sculpture représentant deux garçonnets, un couple, chevauchant une énorme tortue. Le journaliste étudie attentivement les deux gurines : au lieu de pieds
humains, de cinq doigts bien dessinés, les créatures sont dotées de longues
pattes aplaties de grenouille. Il les regarde à présent avec plus de sympathie. Les
enfants sont une erreur – comme lui. Il saute du banc et nage jusqu’à l’escalier.
Patience. Certaines erreurs peuvent être plus belles que la vie. Il en le des
sandales en caoutchouc et une vieille robe de chambre en soie ornée d’un
dragon crachant du feu, traverse lentement la salle de douches, la zone des
massages, les cabines aux lits étroits où on peut faire la sieste après les bains,
sentant que les conversations s’interrompent à son passage. Un immense
homme musclé, avec une moustache encore plus fournie que la sienne, lui
ouvre la porte menant à la piscine principale.
C’est comme une naissance.
Une clarté suave, dorée, se répand à travers les vitraux de la coupole, là-bas
tout en haut, se coule le long des hautes colonnes en marbre et scintille sur
l’eau. La piscine principale est mixte. Des hommes et des femmes, presque tous
très âgés, avancent en brasses lentes, tournant toujours dans le sens contraire
aux aiguilles d’une montre. Sur les parois de la piscine des èches indiquent la
direction à suivre. Euclides en le un bonnet, des lunettes de plongée et se joint
à la procession. Il nage une demi-heure. En sortant il jette un coup d’œil
rapide à travers la grande vitre qui donne sur le hall et s’arrête, abasourdi. Il a
vu passer – il a cru voir passer – un petit chien brun, une bête mutilée, privée
de ses pattes arrière, le tronc attaché à une petite plate-forme avec des roues. Il
s’assied sur une chaise. Il connaît ce chien. Il le connaît. Il a la certitude de
l’avoir déjà vu. Une kyrielle d’images lui revient alors en mémoire : Jésus-
Christ enlaçant Rio de Janeiro. Un gros homme se grillant au soleil sur les
vagues en pierres portugaises du grand trottoir à Ipanema, en face du Club
français. Les montagnes d’ordures sur l’avenue Atlântica. Jacaré violant
Anastácia. Luís Mansidão coupant avec un sécateur les oreilles de Jacaré. Les
soldats faisant irruption, criant des ordres, tirant, tremblant de peur et de
fatigue. Le sang sur l’asphalte. La boue sur l’asphalte. Le sang et la boue. Il
secoue la tête, incommodé. Que fait ici ce pauvre chien ? Il est toujours assis
lorsqu’il l’aperçoit : elle s’avance vers lui en souriant, vêtue d’un minuscule
bikini noir qui exalte plus qu’il ne cache la blancheur et les formes de son corps
svelte.
– Je t’ai trouvé !
Elle est tout entière triomphe (et qu’on lise ici le mot dans son acception
originelle – triomphe : entrée solennelle et en grande pompe des généraux
victorieux dans la Rome antique). Voilà ce que pense Euclides en la regardant
avancer. Un général marchant, indi érent au scandale de sa propre gloire,
prenant possession du sol qu’il foule.
– Comment m’as-tu trouvé ?
– Tu m’as envoyé une carte postale, tu as oublié ? Je l’ai reçue il y a trois
jours. Alors j’ai acheté un billet d’avion et me voici. J’étais sûre de te trouver
dans l’eau. Je suis d’abord allée aux Bains Rudas, puis aux Lukács, puis aux
Király et nalement j’ai pensé à l’hôtel Gellert. Cette ville est un paradis pour
les gens comme toi qui adorent les piscines.
La petite chienne les attend dans le hall. Anastácia la présente :
– Mon nouvel amour. N’est-ce pas qu’elle est mignonne ?…
Euclides dit qu’il se souvient de cette bête. Il l’a vue un jour, à côté d’un
gros homme, à Ipanema.
– Comme se fait-il qu’elle soit avec toi maintenant ?
– Je l’ai trouvée à la porte de mon immeuble. La pauvrette passait ses
journées là à hurler, à pleurer pitoyablement. Je pense qu’elle a été abandonnée.
Son nom gurait sur le collier : Maria Bonita.
Ils parlent du Brésil. Anastácia lui dit qu’elle a travaillé à la campagne
électorale de Bárbara Velho. Elle lui demande avec enthousiasme :
– Tu as vu les résultats ?!
Euclides les a vus. Il a suivi les élections à la télévision. Bárbara Velho va
disputer le second tour contre un candidat conservateur. Elle est en tête de tous
les sondages. Le Brésil a beaucoup changé dans les deux dernières années. La
n sanglante du Commandement nègre a retenu l’attention du monde. Le
général Weissmann a été écarté et mis à la retraite. Le Président José Inácio a
démissionné. Une révolution !
– Tu sais qu’on n’a jamais retrouvé le corps de Jararaca ?
Euclides le sait. Le gouvernement n’a pas été en mesure de con rmer la
mort de Jararaca. Il manque le cadavre. Dans ces cas-là, un cadavre est
absolument indispensable. Un cinéaste amateur l’a lmé par un matin
brumeux en train de boire un jus d’acérola à la foire de Caruaru (dans le lm on voit un homme de dos ; cela pourrait être lui comme n’importe qui
d’autre). Un policier jure l’avoir rencontré, lui avoir longuement parlé il y a
quelques mois dans un campement de Sans-Terre, dans l’État d’Espírito Santo.
Un groupe de saigneurs d’hévéas a la certitude de l’avoir vu en train de soulever
les Indiens dans un village du Haut Xingu. Anastácia rit :
– Il fait maintenant partie du folklore…
Un rire douloureux. Euclides sait ce qu’elle veut dire. Un folklore fait de
mules sans tête, de femmes qui n’ont qu’un pied, de saci-pererê, de petits génies
unijambistes avec une pipe et un béret rouge. La femme passe les doigts dans
ses cheveux, sur ses yeux, et s’e orce de sourire. Elle demande au journaliste s’il
habite sur place, à l’hôtel Gellert. Euclides fait non de la tête :
– Non. C’est cher et le service laisse à désirer. J’ai trouvé les chambres sales.
Le restaurant principal n’est pas ouvert en hiver. La grande piscine sur la
terrasse non plus. Tu sais, il règne encore ici une sorte de laisser-aller socialiste,
comme celui que j’ai connu en Angola, jadis, quand rien n’appartenait à
personne et que personne ne se souciait de rien. Je suis resté ici deux jours et
après j’ai déménagé dans une pension très simple, à Pest. Mais je continue à
fréquenter les piscines.
Il garde le silence pendant quelques secondes :
– Ou plutôt, nous avons déménagé…
– Vous avez déménagé ?! Tu n’es pas seul ?….
– Non. Je suis venu avec un ami. A vrai dire, je vis avec lui, à Lisbonne.
– Tu es sérieux ?! Je suis contente pour toi.
– Je pense que tu as fait sa connaissance à Rio, peu de temps avant les
a rontements, un journaliste portugais qui s’appelle João Falcão. Il m’a dit
qu’il te connaissait.
Anastácia ne se souvient pas de lui. Il y a beaucoup de choses qu’elle ne
parvient pas à se rappeler. Euclides remarque pour la première fois les petites
rides au coin de ses yeux. Il remarque aussi les ls blancs, si tristes !, épars dans
sa vigoureuse chevelure noire. Elle est toujours aussi intense et glorieuse, oui,
un général à l’heure du triomphe, mais parfois sa voix perd de son éclat, elle a
des moments d’absence, elle laisse percer une sorte de fatigue, ou de
désenchantement, dans sa façon de parler de l’avenir. Ils s’assoient dans le café
de l’hôtel, face à une fenêtre, et regardent la neige tomber au dehors. Anastácia se penche sur la table et place une main sur la main d’Euclides. Il frémit. Que
vont penser les autres clients ? Elle se moque bien de ce que pensent les autres.
Elle sourit tristement :
– Il n’y a pas de ns heureuses, mon ami. La vida es muy bonita pero al n
siempre se acaba. 33
C’est un vers d’un vieux boléro cubain que Francisco Palmares avait chanté
un jour après le déjeuner, dans l’appartement d’Anastácia près du Jardin
botanique, accompagné par Jararaca à la guitare. Le journaliste est d’accord :
– Tu as raison, dit-il. Il n’y a pas de ns heureuses, mais il y a des ns qui
annoncent des temps meilleurs.
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