La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Jardin Botanique, Appartement D’anastácia Hadock Lobo, la Nuit.
RIO DE JANEIRO, JARDIN BOTANIQUE,
APPARTEMENT D’ANASTÁCIA HADOCK LOBO,
LA NUIT.
(l’impalpable matière dont sont pétris les songes)
Il voit deux femmes agenouillées sur le sable de la plage. Elles sont
entièrement vêtues de blanc – un foulard leur couvre la tête, elles portent une
chemise avec des manches bou antes, une jupe longue –, silhouettes éclatantes
comme deux déchirures claires dans un ciel sombre de tempête. Leurs bras
noirs sont tendus et leurs paumes ouvertes en une prière muette. Euclides ne
parvient pas à distinguer leurs visages. Il se rend compte que quelque chose est
planté dans le sable devant elles… des eurs… des tiges de graminées… des
petites baguettes. Il ne sait pas ce que cela peut être. Il essaie de s’approcher.
Mais le vent le repousse en arrière. Une des femmes se retourne et il reconnaît
le petit visage sillonné de nes rides de dona Felicidade. Sa mère le regarde avec
appréhension. Elle lui parle en umbundo :
– Mon ls, un lion, même petit, n’en est pas moins un lion.
Il entend des cris. Il se retourne. Un jeune homme aux grands yeux noirs,
coi é d’un chapeau de feutre, le dévisage avec une expression glaciale. Il parle
d’une voix de vieillard, rauque et sibilante :
– Il n’y a personne ici…
Euclides sait que ce n’est pas réel. Il a bu le thé d’Anastácia, mais cette fois
c’est lui qui lui a demandé de le préparer. Il avait très envie de partir de là, de
s’enfuir, d’aller là où on ne pourrait jamais le retrouver. Il voulait un conseil,
une caresse, entendre de nouveau la voix de sa mère. Ce qu’il entend, toutefois,
ce sont des cris. Des coups de feu. Il comprend que le tumulte vient du dehors,
c’est-à-dire de l’espace extérieur à celui où il se meut. Il fait un e ort immense
pour ouvrir les yeux. Il essaie de se mettre debout. Il entend la voix inquiète
d’Anastácia :
– Reviens, mon chéri, reviens immédiatement.
Le jeune homme devant lui se transforme en gecko, puis en un vieil
albinos aux yeux tristes, avec une peau si claire qu’elle l’éblouit. Le vieux
grimpe aux murs, atteint le plafond et reste suspendu là-haut. Il le regarde avec
pitié. Il murmure :
– Nous sommes pétris de la même matière que les songes.
Anastácia lui crie :
– Il faut que nous sortions d’ici. Viens. Nous allons essayer par la porte de
service.
Euclides parvient à secouer la tête. Il se lève. Il croit se lever. Le gecko rit
sur le mur devant lui. Un éclat de rire âpre. Il ouvre les yeux et aperçoit Jacaré
debout à la porte de la cuisine qui donne sur l’escalier de service, avec une
mitraillette dans les mains. Il est habillé de noir, pantalon, chaussures de
tennis, T-shirt avec l’inscription “100 % nègre”. Un énorme cafard vivant est
suspendu à son cou par une espèce de collier en argent avec des cristaux bleus.
Francisco Palmares lui avait parlé de cela. Un styliste américain, Jared Gold,
vend à Los Angeles des pendeloques en cristal de Swarovski auxquelles il xe
des cafards géants de Madagascar. Les insectes prisonniers résistent environ un
an et demi.
– Les cafards sont des êtres prodigieux, lui avait dit Francisco avec
enthousiasme. Aucun être humain ne vaut un cafard.
Euclides distingue les antennes qui s’agitent. Les bras de quelqu’un sur le
point de se noyer et qui crie au secours. Deux gamins épient derrière Jacaré.
L’homme pose son arme sur une chaise, avance, écarte Euclides d’une
bourrade, attrape Anastácia par le bras droit, le tord et la force à s’agenouiller.
– Sale garce ! Je veux te voir me supplier pour ta vie…
Il la gi e. Il lui crache au visage :
– Maintenant, Jararaca va devoir m’écouter, crie-t-il. Il se retourne vers les
gamins : prenez le gnome et allons-nous-en ! Vite !….
Euclides sent qu’on l’attrape à bras-le-corps et qu’on le traîne au bas de
l’escalier. Il s’évanouit.
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