La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 16 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Aéroport du Galeão, Quinze Heures / Restaurant Yorouba, Presque Vingt et une Heures.

RIO DE JANEIRO, AÉROPORT DU GALEÃO,

QUINZE HEURES / RESTAURANT YOROUBA,

PRESQUE VINGT ET UNE HEURES.

 

(noirs déguisés en noirs)

– Il su t d’un pas pour sortir de Rio et entrer à Luanda, aime à dire

Francisco Palmares. On franchit la porte de l’aéroport du Galeão, le dimanche

après-midi, et on se retrouve au marché de Roque Santeiro.

Des gens transbahutant des caisses, des valises, des paquets ; s’embrassant à

grands cris. Des femmes grasses, à la peau lisse et luisante, enveloppées dans de

beaux pagnes du Congo. Des jeunes gens à la tête rasée, avec des lunettes à

re ets, des pantalons larges, des chemises bariolées. Francisco a le sentiment

que le dimanche prend sa source là, comme un euve, pour se répandre ensuite

dans la ville. Un gros gaillard lui barre le chemin.

– Colonel ?…

Francisco le reconnaît.

– Tu es le ls de Pontaria11, pas vrai ? Le petit dernier ? Qu’est-ce que tu

fabriques ici ?

Le garçon le regarde, e rayé :

– J’ai déserté, chef, j’en pouvais plus. Je me suis tiré. Mon papa a vendu la

maison, a emprunté de l’argent à des parents, m’a acheté un billet d’avion et

m’a sauvé.

Il était arrivé au Brésil depuis cinq mois. Il avait travaillé un certain temps

dans la construction civile, sans grand enthousiasme :

– J’ai fait beaucoup de tennis de mur, si vous voyez ce que je veux dire. J’ai

passé beaucoup de temps à projeter du ciment sur des murs.

Il en avait conclu que ce n’était pas un sport pour quelqu’un comme lui,

qui avait ni le lycée et avait de l’ambition. Maintenant, il achetait des souliers

bon marché dans les usines et les expédiait à Luanda où il les vendait pour le triple de leur prix. On les lui payait en dollars. Il ne gagnait pas des fortunes,

mais il survivait.

– J’habite dans la favela do João, tout près d’ici, dans le Complexe de la

Marée. Je partage un appartement avec six autres nègres, nous payons deux

cent cinquante reais pour la piaule et, avec ce qui reste, nous achetons du riz et

des haricots.

Le colonel ouvre son portefeuille et lui tend trois billets de cent dollars :

– Prends. Tu en as sûrement besoin…

Il lui donne aussi une carte de visite avec son numéro de téléphone. Il lui

promet de passer le samedi suivant par la Vila do João pour faire la

connaissance des autres gars et boire une bière (il sait d’avance qu’il n’ira pas).

Le jeune s’éloigne. Francisco Palmares sort de sa poche la vieille montre en

argent donnée par sa grand-mère, Violeta Rosa, sur son lit de mort. L’avion

devait déjà avoir atterri. Cela fait combien d’années qu’il n’a pas vu Monte ? Le

vieil agent a presque perdu sa jambe gauche dans les a rontements de 1992, il

s’est sorti d’une dépression grave et est devenu poète. Il travaille à présent

comme conseiller de presse à la présidence de la République. Il rédige les

discours du Président. Il vient au Brésil avec deux autres poètes pour participer

à une rencontre d’écrivains de langue portugaise.

Francisco remarque près de la porte d’où sortent les passagers un métis

vêtu d’un long boubou nigérian, avec des colliers en verroterie autour du cou

et un calot bariolé sur la tête. Il le décrit le lendemain à Euclides :

– Un muadié, un olibrius d’ici déguisé en Africain.

Il brandit un écriteau : ère 1 Rencontre d’écrivains nègres de langue portugaise.

Le colonel sourit – il sera désagréablement surpris quand Monte lui tendra la

main. Son sourire se transforme en éclat de rire quand il voit qui sont les autres

écrivains. Un, à la longue barbe blanche et au visage rougeaud, au ventre gon é

comme celui d’un poisson-lune, est né au Portugal. L’autre, natif du Lubango,

petit- ls de Boers, grand et blond, ressemble à un Viking. Tous les trois sont en

costume bleu marine et cravate, malgré la chaleur, aussi funèbres et guindés

que des mormons. Le Viking tend la main au mulâtre déguisé en Africain.

Celui-ci secoue la tête :

– Il doit y avoir erreur, monsieur, j’attends trois écrivains angolais.

– Exactement. C’est nous.

Le Brésilien ne sait comment exprimer l’indignation qui le su oque

presque. Il fait des moulinets avec les bras :

– Vous ?! Vous n’avez pas l’air d’Africains !…

– Vous voulez rire ? Vous non plus, vous n’avez pas l’air d’un Indien et

pourtant je présume que vous êtes brésilien.

– Ce que je veux dire, c’est que vous n’êtes pas habillés comme des

Africains.

– Et vous, camarade ? Où avez-vous laissé vos plumes ? Votre couronne de

plumes ? Vous l’avez oubliée à la maison ? Et la sarbacane, au moins une

sarbacane… Je ne conçois pas un Indien sans une sarbacane à la main.

Une femme accourt en criant – António – et elle se pend au cou du

poisson-lune. Francisco Palmares se souvient d’un poème d’António Risério :

 

Chega Oiá-Iansã./Onde ela está, o fogo a ora./Mulher que olha como se quebrasse cabaças./Oiá, os teus

inimigos te viram e espavoridos fugiram./Temo somente a ti, vento da morte./Guerreira que carrega arma

de fogo./Fêmea que ana feito fulani.

 

Oiá-Iansã paraît./Où qu’elle se trouve, le feu a eure./Femme qui regarde comme si elle brisait des

calebasses./Oiá, tes ennemis t’ont aperçue et ils ont fui, épouvantés./Tu es la seule que je craigne,

vent de la mort./Guerrière brandissant une arme à feu./Femelle ânant telle une Fulani.

 

Il l’a vue plusieurs fois à la télévision. On l’appelle habituellement pour

participer à des débats sur la question raciale. Elle prend vite la mouche. Son

abondante chevelure, qui commence à grisonner, retombe en cascade sur ses

épaules, mais ce n’est pas cela, contrairement à ce que pensent les imprudents,

qui lui donne la férocité d’une lionne, mais ses yeux, braises vives qu’elle lance

contre ses adversaires et qui les aveuglent. Elle porte un jean et un T-shirt à

l’e gie de Nelson Mandela. Son arrivée calme les esprits aussi vite qu’une

averse subite éteint un incendie. Le colonel approche et serre Monte dans ses

bras. Il s’étonne de son aspect soigné, cheveux coupés court, coi és en arrière,

visage bien rasé.

– Tu t’es embourgeoisé ?

Monte rit. Il l’embrasse sur la joue. Francisco salue les autres. Le poisson-

lune le présente à la femme :

– Bárbara Velho, du Mouvement noir. Francisco Palmares, ancien

combattant, à présent homme d’a aires. Il a troqué notre belle capitale contre

Rio de Janeiro.

Bárbara lui tend la main :

– Vous avez bien fait. Nous avons besoin de combattants au Brésil, même

s’ils sont anciens.

Elle l’invite à dîner avec eux le soir même. Le Mouvement noir souhaite

rendre hommage aux camarades angolais. Si elle est contrariée d’avoir été

trompée sur la marchandise, elle n’en laisse rien paraître. Maintenant,

toutefois, pendant qu’ils dégustent la cuisine bahianaise, elle demande à

Francisco s’il écrit, lui aussi :

– D’après ce que je me suis laissée dire, dans la patrie d’Agostinho Neto

tout le monde écrit.

Le colonel manque s’étrangler. Non, il n’avait jamais osé le faire. Bárbara

secoue sa crinière splendide dans un geste de découragement :

– Quel dommage. Les camarades vont se sentir oués. Vous savez, la

majorité des Brésiliens n’imagine pas qu’il puisse y avoir des Angolais blancs.

Certains Angolais non plus. Francisco Palmares songe à le lui dire, mais se

tait. Un soir, à Luanda, un policier lui avait fait signe de garer sa voiture. Il

avait exigé de voir ses papiers, puis n’étant toujours pas satisfait, avait voulu

voir ceux de Monte, assis à côté de lui. Quand celui-ci lui avait tendu sa carte

d’identité, il s’était mis à rire :

– Vous avez acheté ça au marché de Roque Santeiro, l’ancêtre ? Depuis

quand les blancs ils ont des documents nationaux ?

Le Grand Inquisiteur ne s’était pas o usqué :

– Excusez-moi, répondit-il d’une voix suave, et s’il n’avait pas fait aussi

sombre Francisco Palmares aurait juré qu’il souriait. C’est une erreur. Une

regrettable erreur historique.

La formule plut au colonel. Tous deux avaient l’habitude de la ressortir

dans les occasions appropriées. Il y en avait toujours. Celle-ci, par exemple :

– C’est une erreur. Une regrettable erreur historique.

Monte, à l’autre bout de la table, éclate d’un rire trouble, étou é, mais

personne ne cherche à savoir ce que cache cette phrase. Le poète poisson-lune

mange d’un air rancunier, tête plongée dans une moqueca de poisson, évitant

de regarder les autres. Le Viking blond déblatère, tourné vers Jorge Velho,

contre la façon dont la police brésilienne traite les nègres. Il s’e orce d’agacer le

commissaire, mais il le fait avec une naïveté telle qu’au lieu de le fâcher il l’amuse. Le mari de Bárbara a été nommé récemment chef de la police civile de

Rio de Janeiro, à la grande surprise de la gauche, à l’indignation de la droite,

car personne n’ignore dans la ville la vigueur avec laquelle il lutte contre les

secteurs corrompus de la police, la passion avec laquelle il défend la justice, ses

nombreuses années de militantisme dans les mouvements de défense des droits

de l’homme. Si son épouse, Bárbara, fait aussitôt penser à Oiá-Iansã, Jorge

Velho, à première vue, n’a pas grand-chose à voir avec Xangô12 : placide, avec

une barbe blanche et un visage sympathique, il élève rarement la voix et

s’adresse à chacun avec une délicatesse de séminariste timide. Il est toutefois

capable de colères phénoménales et dans ces moments-là, e ectivement, il

lance éclairs et coups de tonnerre.

Les autres invités, cinq écrivains, tous plus ou moins noirs, plus le mulâtre

déguisé en Africain, bavardent entre eux à voix basse, lançant de temps à autre

des regards soupçonneux en direction des Angolais. Brésiliens et Africains sont

autour de la table comme des frères brouillés les uns avec les autres autour du

cadavre du père.

– Ç’aurait été pire si ç’avait été un congrès de romancières noires, déclara

plus tard Euclides en s’étou ant de rire, quand il apprit l’histoire : là, on s’est

juste trompé de race.

Mais cela se produisit plus tard. Ce soir-là, Francisco Palmares n’a pas

envie de rire. Il regarde le sol jonché de feuilles de pitangueira. Il ignore

pourquoi on les a répandues là, mais il imagine qu’il s’agit d’une quelconque

tradition religieuse afro-brésilienne. Leur odeur âcre réveille dans sa mémoire

l’image de sa grand-mère en vêtements noirs de veuve, la dernière 13 beçangana

authentique de Luanda. La vieille dame aimait à s’asseoir dans l’ombre violette

de la tonnelle, près du mur où poussaient des pitangueiras sauvages, pour

pédaler sur sa belle machine à coudre Singer. Lui, Francisco, petit garçon

timide, s’asseyait par terre à côté d’elle et s’endormait, bercé par le frais

ronronnement de la machine.

 

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