La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 12 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Restaurant Colonial, Hôtel Glória, Vingt Heures.

RIO DE JANEIRO, RESTAURANT COLONIAL,

HÔTEL GLÓRIA, VINGT HEURES.

 

(l’unique vice de Jararaca)

Francisco Palmares montre sur le mur à sa gauche la reproduction d’une

toile de Jean-Baptiste Debret. Deux noirs gurent au premier plan, l’un

coupant les cheveux de l’autre.

– Observe-les bien. Regarde ensuite la nourrice et les porteurs de la litière.

Tous les noirs sont pieds nus. A l’époque, seuls les hommes libres pouvaient

porter des chaussures. J’aime dîner ici. Dans cette salle, nous sommes les seuls

noirs chaussés et je prends ça pour une sorte de revanche sur l’histoire.

Euclides l’interrompt :

– Je suis meilleur observateur que toi, mon cher. Il y a dans l’entrée deux

statuettes, deux Éthiopiens portant un plateau rempli de chocolats et eux

portent des souliers. Des beaux souliers à bouts recourbés, avec lesquels tu

aurais d’ailleurs un succès fou. Les esclaves étaient chaussés ou non, selon que

leurs propriétaires étaient riches ou pas.

Le colonel s’e orce de dissimuler son irritation. Il lui demande d’être

patient et de le laisser achever son raisonnement. Un jour, à Lisbonne, encore

au temps de l’apartheid, il avait fait la connaissance d’un fonctionnaire de

l’ambassade d’Afrique du Sud, un certain Fourie, un Boer de Namibie, un type

sympathique et loquace. Ils avaient bu quelques verres ensemble au Pavillon

chinois, ils avaient continué à boire encore un peu jusqu’à ce que, vers deux

heures du matin, le diplomate, déjà passablement gris, se mette à exposer une

thèse : avec l’apartheid, l’objectif des Boers était tout bonnement de se

procurer des chaussures ! Son grand-père, un paysan miséreux, était mort nu-

pieds. Derrière le grand-père, se perdant dans le temps, il y avait plusieurs

générations de Fourie et toutes avaient foulé de leurs pieds nus la terre rouge de

l’Afrique. En écartant les noirs du pouvoir et de toutes les activités rentables, grâce à un ensemble de lois racistes, les Boers avaient prospéré, atteignant en

quelques années un niveau social proche de celui des conquérants anglais.

D’après le Boer, il n’était pas possible de chausser tout le monde. Pour que

quelques-uns puissent porter des chaussures, la majorité devait continuer à

marcher pieds nus. Malheureusement, dès qu’ils avaient cessé de se salir les

pieds avec la poussière africaine, les Boers étaient devenus de plus en plus

arrogants, ils avaient perdu le contact avec le pays et s’étaient eux-mêmes

perdus – cela, toujours, selon les dires de Fourie.

Euclides lâche un rire moqueur :

– Je me souviens d’avoir entendu un jour ton père, le vieux Feliciano

Palmares, se vanter que dans votre famille les gens portaient des souliers depuis

sept générations. C’est peut-être pour ça que vous autres, les Caluandas, ceux

qu’on dit détribalisés, les créoles, vous êtes si arrogants. Je crois à la thèse que

défend ton ami Fourie : c’est en se salissant les pieds, en enfonçant les pieds

dans la boue, qu’un enfant apprend à aimer son pays.

Francisco soupire :

– Je peux terminer ? Ce que je veux dire, c’est qu’au Brésil l’esclavage a été

o ciellement aboli et, attention, seulement à la n du XIXe siècle, mais que

dans la pratique un système ressemblant à l’apartheid prévaut jusqu’à

aujourd’hui.

Euclides comprend où il veut en venir :

– Ne gaspille pas ta salive, c’est inutile. Je suis ici en qualité de journaliste.

Je veux connaître tes clients, appelons-les comme ça, mais seulement pour

mieux comprendre comment fonctionne le tra c d’armes, pas pour participer à

ce commerce. Ça ne m’intéresse pas…

Francisco Palmares sourit d’un air las qui ne correspond pas à son âge.

– Je sais, je sais, dit-il, mais il m’a paru important de replacer les choses

dans leur contexte. Quand tu connaîtras mon client, tu comprendras que son

objectif n’est pas seulement de gagner de l’argent. Ce mec a des préoccupations

sociales. Je pense qu’aujourd’hui te réserve quelques bonnes surprises. L’une

d’elles est d’ailleurs en train d’arriver…

Euclides se tourne vers la porte. La stupéfaction le fait presque tomber de

sa chaise :

– Général, vous ici ?!

C’est Bartolomeu Catiavala. Il arrache le journaliste de son siège et le

soulève en l’air, comme un enfant, dans une étreinte de boa. Ses yeux sont

pleins de larmes :

– Je ne pensais pas te revoir, petit frère, pas dans cette vie. On m’a dit que

tu avais déménagé dans un tout petit appartement, là-bas, sur le Haut des

Croix, dans notre bonne ville de Luanda.

Un autre homme, jeune, aux yeux tristes en amande, à la moustache ne et

au bouc peu fourni, à la chevelure rebelle de mulâtre attachée en queue de

cheval, surgit derrière lui. Bartolomeu lui fait signe d’approcher.

– Laissez-moi vous présenter Euclides Matoso da Câmara, journaliste, un

des hommes les plus intelligents et les plus courageux d’Angola. Nous sommes

morts ensemble en 1992.

L’homme à la queue de cheval s’incline timidement et lui tend la main :

– Jararaca 7, doutor, enchanté.

Il s’assoit au bord de la chaise, en regardant d’un air angoissé les paysages

anciens accrochés aux murs. Euclides suit son regard : les lustres pesants, les

sculptures dorées, les vastes canapés bourgeois. Lui aussi se sent mal ici, car

tout lui semble factice, y compris le vieux pianiste gras, au fond de la salle, qui

feint d’être Duke Ellington et joue Solitude par obligation.

– Il y a certains endroits, dit-il, où même la décadence n’est pas sincère.

Un serveur apparaît avec le menu :

– Vous prendrez un apéritif ?

Francisco Palmares et Bartolomeu Catiavala commandent un gin. Euclides

demande un verre de vin blanc. Jararaca remercie, il ne boit pas d’alcool. Le

colonel le provoque :

– Vous ne buvez pas d’alcool, je ne vous ai jamais vu fumer non plus, on

dit que vous ne jouez pas et que vous ne pariez jamais, vous êtes donc un

homme sans vices ?

Jararaca le regarde d’un air grave :

– Non, je n’ai pas de vices, colonel. Mon seul vice, c’est tuer.

Il dit cela comme il aurait pu dire : “Mon seul vice, c’est travailler.”

Pas pour se faire mousser, mais plutôt pour se faire oublier. Francisco

Palmares observe Euclides avec inquiétude, craignant son indignation ; pourtant, c’est comme s’il n’avait pas entendu le tra quant. Tourné vers

Bartolomeu, il s’émerveille des ravages du temps :

– Tu ressembles à un Preto Velho, général !

En e et, avec sa barbe fournie, entièrement blanche, sa tignasse poivre et

sel, sa canne de bois noir et d’ivoire, Bartolomeu Catiavala est le Preto Velho

personni é, image révérée dans les 8 terreiros d’ umbanda et de candomblé.

– C’est le résultat de mon séjour en prison. Comme vous le savez, mes

cheveux étaient noirs. Quand le colonel m’a arraché de là, cinq mois plus tard,

j’étais devenu un vieillard. Si vous m’aviez vu alors à côté de lui, vous auriez

juré que j’étais son père.

Francisco Palmares con rme :

– Ces dernières années, le général a un peu rajeuni. Quand je l’ai trouvé

dans la prison sur la route de Catete, j’avoue que je ne l’ai même pas reconnu.

Je pensai qu’il s’était fait décolorer la barbe.

Euclides veut savoir ce que Bartolomeu fait au Brésil.

– Je vis ici. (Le général s’amuse de la surprise de son ami.) Je donne une

formation militaire aux petits frères du Morro da Barriga.

– On ne peut pas leur vendre le matériel et disparaître, ajoute le colonel,

nous voulons avoir la certitude qu’ils savent s’en servir correctement. Ces types

ne savent pas ce que c’est une guerre. A vrai dire, ils n’en ont jamais eu…

Jararaca pose les deux mains sur la table. Il semble une autre personne. La

métamorphose surprend Euclides : c’est comme s’il n’avait commencé à exister

qu’à cet instant. Il parle d’une voix assurée. On s’aperçoit qu’il a l’habitude du

commandement :

– C’est nous qui payons les armes et les instructeurs, mec, et nous les

payons grassement. Et vous savez pourquoi ? Parce que ce qui se passe ici, dans

cette ville, c’est une guerre. Une guerre, parfaitement, tu captes ?! Vous avez

une idée du nombre de personnes qui meurent chaque année dans les favelas

de Rio ?

Francisco Palmares est désarçonné :

– Vous avez raison, camarade. On peut appeler guerre ce qui existe au

Brésil. Moi, je parlais d’une guerre classique…

– Huit mille, mec. Huit mille personnes, plus de vingt-deux par jour, tu

captes ?!