Les dominos de la vie
Chapitre 105 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
Hélène lui a donné rendez-vous au jardin exotique de la Retraite, un coin de verdure en plein centre-ville où elles aiment se promener de temps en temps, quand la météo le permet. Comme l’air est doux, malgré janvier, elles ont programmé un pique-nique. Une fantaisie, en plein hiver, à laquelle elles se livrent avec plaisir chaque année. Lorsque Amélie arrive, sa sœur est déjà là, sur leur banc fétiche, au pied d’un palmier. Sentant sa présence, Hélène relève la tête et lui sourit. Elle paraît heureuse de la voir. Bien qu’un peu surprise, Amélie la salue et s’installe à côté d’elle. Elles déballent leur repas. Hélène s’est préparé une salade, Amélie a opté pour un sandwich de la boulangerie d’à côté. Dans un premier temps, elles ne se disent rien. Amélie tend son visage vers le soleil pour savourer un peu de chaleur sur sa peau. Hélène se concentre sur sa salade, examinant son contenu avec une attention excessive. La gêne entre elles est palpable. Aucune des deux n’ose se lancer. Finalement, Hélène se jette à l’eau :
– Ça va, le travail, en ce moment ?
Amélie saisit la perche et l’occasion de parler de sa nouvelle vie, l’air de rien.
– Plutôt bien, oui. On va procéder à quelques changements, pour moi.
Amélie les lui explique, lui en donne la raison, l’éclaire sur ses projets. Feint l’assurance. Surjoue un peu l’enthousiasme. Omet certains éléments de la réalité, sa peur de l’avenir, de ne pas être à la hauteur, d’avoir du mal à vivre seule. Se met dans la peau de la femme sûre d’elle qui assume ses choix passés autant que ses perspectives. En vérité, Amélie tremble, Amélie doute. Mais jamais elle ne l’avouera devant sa sœur.
Hélène l’écoute avec attention, s’obligeant à ne pas l’interrompre, se gardant bien de réagir trop vivement, évitant certaines questions qui lui brûlent les lèvres pour ne pas risquer d’ouvrir un nouveau conflit avec sa sœur (mémé est d’accord, pour la maison ? et les autres membres de la famille ? mais tu vas faire toute cette route ? ne risques-tu pas de perdre des clients ?), préférant opter pour le positif :
– C’est bien que Victor n’ait qu’une maison, plutôt que d’être ballotté entre deux logements…
– C’est vrai. Mais ça ne durera qu’un temps : Sylvain ne tient pas à ce que je vive chez lui quand ce sera vraiment son chez lui, ce qui peut se comprendre. Ce ne sera plus ma place.
Hélène ne peut réprimer une grimace : cette solution qu’elle trouve bonne pour son neveu ne sera donc que temporaire…
– De toute façon, pour moi aussi, ce sera nécessaire : à un moment, il me faudra aller de l’avant et tourner la page. C’est l’histoire de quelques semaines tout au plus. Le temps que je trouve un logement compatible avec mes semaines avec Victor.
Un vieux monsieur débouche sur l’allée, avec un chien en laisse. Il passe à petits pas lents devant leur banc. Un drôle de silence s’établit entre elles.
– Tu es sûre de ne pas regretter ? finit par demander Hélène, n’y tenant plus.
Amélie se tourne vers sa sœur, cherche ses mots sans la lâcher des yeux. Comment lui dire ce qu’elle veut lui dire sans la heurter et sans que ce soit mal interprété ?
– Je ne sais pas si je serai plus heureuse. Mais je me donne la possibilité de l’être un jour. Et ça, en soi, je ne le regretterai pas.
– J’envie ta certitude, avoue Hélène dont la contrariété est tout de même bien visible.
– Tu sais, il y a une différence notable entre le fait d’aimer l’autre pour ce qu’il est et d’aimer être avec quelqu’un. Ce n’est pas la même chose. Moi, j’aimais être avec Sylvain, passer des moments avec lui, notre vie, la douceur de notre foyer… mais je ne l’aimais plus lui. Ou plus assez.
– Et c’est une raison suffisante pour tout foutre en l’air ?
Hélène a chuchoté cette phrase, les yeux indignés.
– Tu n’as pas compris, résume Amélie calmement.
– Si, si, j’ai très bien compris que tu as laissé de côté la raison pour t’en remettre à la folie.
– La folie, carrément ? s’amuse Amélie. Hélène, ta façon de réagir est disproportionnée. Et ta colère, je crois savoir d’où elle vient…
Hélène prend un air à la fois supérieur et vexé pour entendre la réponse qui ne tarde pas :
– Je pense, je peux me tromper, mais je pense sincèrement que ce que je vis, ce que je te dis, te parle et te fait peur. Et tu sais pourquoi ? Parce que tu as la même vie que celle que j’avais. Et que tu n’as aucune envie de te poser les questions que je me suis posées. Alors que ce sont de vraies questions. Et là, c’est comme si j’avais semé le doute dans ton esprit. Et c’est ça que tu ne supportes pas. Parce que cela te renvoie, non pas à l’échec de ton couple ni à un quelconque malheur, mais peut-être à la prise de conscience de tes propres frustrations.
– C’est faux.
Hélène, bouche pincée, n’est pas loin de quitter le banc. Amélie sent bien qu’il faut clore avant que la conversation ne dégénère davantage.
– Écoute, Hélène, je n’ai vraiment pas envie de me fâcher avec toi. On n’est pas d’accord, et c’est peut-être la première fois que c’est à ce point, mais c’est comme ça : on ne voit pas les choses de la même façon. Tant pis. On ne va se disputer. Ça ne sert à rien.
Hélène approuve. Sa cadette deviendrait-elle la plus sage ?
Amélie, de son côté, cherche à se résigner : c’est difficile de discuter avec sa sœur depuis la séparation. Elle aurait pourtant aimé avoir son soutien, trouver en elle du réconfort, une écoute, garder la complicité qu’elles ont toujours eue. Amélie ne pensait pas que quitter Sylvain risquerait de lui faire perdre sa sœur (ou ce qui les liait) par dommage collatéral.
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