Les dominos de la vie
Chapitre 71 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
Ils ont dîné presque comme si de rien n’était. Pour que tout paraisse normal à Victor. Alors que c’est très étrange, au fond, ce décalage entre la pièce qu’ils jouent sans trop se forcer et la réalité. L’habitude, peut-être. Un œil averti repérerait le manque d’appétit, le détachement, la fausse indifférence, une certaine crispation, et la tristesse au fond des regards. Mais Victor n’a pas cet œil qui perçoit la complexité des adultes. Il voit ses deux parents à table, à leur place habituelle, qui parlent de la reprise du travail le lendemain et de son retour à l’école à lui. Sa maman l’invite à dresser le bilan de ces vacances. Il est content. Le Père Noël a été génial. Et il a hâte de retrouver ses copains pour leur raconter tout ça, les batailles qu’il peut maintenant orchestrer entre ses deux châteaux forts, ses nouveaux jeux de société, son livre sur les chevaliers.
Voilà… C’est un dîner qui ressemble à tous les autres. À ceci près que quand Victor aura rejoint les bras de Morphée, ses parents se parleront de choses importantes.
*
* *
– Je l’ai annoncé à ma mère, tout à l’heure.
Ils se sont assis dans le salon, sitôt Victor couché et la vaisselle achevée.
– Je m’en suis douté, quand tu es partie après le déjeuner. Et puis Nadine m’a envoyé un message. Un message de soutien.
Amélie prononce un « Ah » qui ne dénote aucun étonnement. Sa mère lui a dit, avant qu’elle ne parte de chez elle, tout à l’heure, que Sylvain serait toujours son gendre, d’une certaine manière. Elle sait l’affection et l’estime qu’elle lui porte.
Ils se sont donné rendez-vous ce soir au salon pour une discussion au sujet de Victor. Quand vont-ils le lui annoncer ? Qui des deux parlera ? Avec quels mots ? Des mots qui diront la vérité, mais dans la douceur. Des mots qui cherchent à rassurer. Des mots qui pourraient lui faire croire que sa vie ne sera pas complètement bouleversée, qu’il restera le principal. Sylvain commence.
– Je veux qu’on lui dise que c’est une décision commune. Ce serait mieux un : « Tes parents ne s’aiment plus et ont décidé de se séparer », non ? Plutôt que « Maman a décidé de quitter papa ».
Amélie ouvre de grands yeux étonnés. Sylvain ajoute :
– Je ne veux pas que tu endosses la responsabilité de celle qui part, qu’il pense que c’est de ta faute. Pour lui, pour toi, pour votre lien, c’est sans doute mieux.
– C’est généreux de ta part, mais… pourquoi ?
Sylvain marque un silence.
– Dans une séparation, les torts sont souvent partagés… J’imagine que j’ai mes responsabilités aussi. Sinon, tu n’aurais pas envie de partir.
Amélie prend sa main, il la prend dans ses bras. Quelques larmes coulent en silence. Ils se demandent certainement comment ils en sont arrivés là. Et ils se disent peut-être aussi que, d’une certaine manière, ils s’aimeront toujours.
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