Les dominos de la vie
Chapitre 74 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
Quand Amélie entre dans la crêperie, à midi et demi, Hélène s’y trouve déjà. Dans un coin de la pièce, occupée à regarder le menu. Amélie prend une grande inspiration, le temps de la rejoindre. Elle craint que sa nervosité ne soit palpable.
– Salut, sœurette ! lance Hélène, qui se lève et l’embrasse.
Son accueil habituel. Son côté chaleureux. Amélie s’assoit en face d’elle, s’enquiert de son heure d’arrivée. Serait-elle en retard ? Hélène la rassure, c’est elle qui est en avance. Amélie parcourt des yeux le menu, choisit vite. De toute façon, elle a l’estomac noué.
– Comment ça va depuis samedi, chez maman ?
C’est une question anodine et banale. La question passe-partout, l’entrée en matière. Mais cette fois, elle lui paraît brutale. Doit-elle vraiment tout déballer, là, tout de suite ?
– Tu as choisi quoi ? demande Amélie pour faire diversion.
– Une Popeye : épinard, œuf, chèvre. Tu hésites ? Comme d’habitude… taquine Hélène.
Il est vrai que la perplexité d’Amélie devant une carte de restaurant est légendaire. La serveuse arrive juste à ce moment-là. Elles passent commande. Amélie reste sur son idée première : une galette tomates provençales. Le temps que chacune regarde son portable, la bouteille de cidre arrive, avec ses deux bolées. Hélène verse le liquide pétillant et lève son verre.
– À cette nouvelle année ! s’écrie-t-elle, enthousiaste.
Amélie trinque sans entrain.
– Ça n’a pas l’air de te réjouir… Pourtant, l’année achevée t’a offert une belle victoire et celle qui s’annonce ne peut qu’être plus facile que les précédentes…
Amélie voudrait bien tacler Hélène pour sa philosophie à deux sous. On n’est jamais sûr de rien, de toute façon. Qui connaît l’avenir ?
– En l’occurrence, non, elle ne va pas être plus facile.
Le ton est légèrement sarcastique. Hélène repose sa bolée et contemple Amélie. Attend la suite. Elle a dû rater un épisode…
– Pourquoi dis-tu ça ?
Amélie soupire malgré elle. Hélène voit bien qu’elle bute sur quelque chose. Les mots à trouver ? Pour dire quoi ? Amélie prend une inspiration plus longue que les autres, comme si elle allait tout balancer d’une traite, en apnée. Elle lâche :
– Nous sommes en train de nous séparer, Sylvain et moi.
La bouche d’Hélène s’ouvre de stupeur.
– C’est une blague ?
– Elle serait de mauvais goût.
– C’est lui ? Il a rencontré quelqu’un ?
Hélène a la curiosité des amateurs de potins qui veulent tout savoir, et si possible que ce soit croustillant. Néanmoins, ses yeux tremblent de colère.
– C’est moi, dit simplement Amélie.
– Ne me dis pas que tu as trompé Sylvain…
– Pourquoi, parce que ça ne cadrerait pas avec moi ?
– Tu ne vas pas recommencer…
– Je ne l’ai pas trompé, je n’ai rencontré personne, et il n’y a personne qui m’attend, si tu veux tout savoir.
Hélène semble mieux respirer. Les galettes arrivent, ce qui suspend leur conversation quelques secondes.
– C’est quand même drôle : selon toi, et beaucoup de gens d’ailleurs, il y a toujours une histoire d’adultère pour mettre fin à un couple. Parce qu’on ne peut pas se quitter, sinon ?
L’ironie d’Amélie n’est pas dénuée d’amertume.
– Ce n’est pas la peine de m’agresser ni de me parler sur ce ton, s’il te plaît. Tu peux m’expliquer pourquoi, alors ? Parce que, là, comme ça, je ne comprends pas du tout.
Amélie hésite entre se répandre en longues justifications argumentées et condenser le principal dans cette phrase de cinq mots qui résume à elle seule toute l’étendue de sa pensée et qu’elle a déjà servie à sa mère. Opte pour la deuxième option, concise et moins fatigante :
– Je veux vivre autre chose.
– Autre chose ? Mais tu as la vie rêvée, avec Sylvain ! Tu as tout. De quoi te plains-tu ? Qu’est-ce que tu veux de plus ? Explique-moi !
– Je n’ai pas dit de plus… J’ai dit autre chose.
Amélie tente de lui expliquer ce qu’elle entend par là. Hélène a beau l’écouter sans la couper, tout en elle exprime le rejet, la tension, une incompréhension totale. Celle à laquelle Amélie s’attendait et qu’elle redoutait.
– Donc, si je résume : tu veux vivre sur une planche de surf plutôt que dans un train ? Tu as complètement pété un câble…
Amélie serre les dents. Hélène enchaîne sur Victor, elle n’est qu’une égoïste qui va faire le malheur de son fils, une mère normale n’agit pas comme ça. C’en est trop.
Amélie se lève, jette sa serviette sur la table et tourne les talons sans un mot.
Elle savait que cela se terminerait comme ça. Sa sœur est si prévisible.
OceanofPDF.com