Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 6 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 5 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

L’appartement est niché dans un immeuble des années 1970, sans charme et sans doute sans isolation phonique. Il appartient à la catégorie des logements dans leur jus. Petite cuisine au carrelage mosaïque au sol, à la faïence marron sur les murs, où l’on peut à peine se retourner, pièce de vie où s’étale un papier peint aux fleurs vintage, chambres avec moquette tachée. La nouvelle propriétaire semble perdue. « C’est pour cela que je fais appel à vos services. » Elle a des idées, vagues, et un budget, heureusement intéressant. Amélie adore ce genre de projet. Partir du potentiel des lieux, réfléchir à l’agencement, à des couleurs, au style de mobilier, puis casser des cloisons, arracher les sols et les revêtements muraux, refaire à neuf des murs, une dalle, peindre, coller, aménager… laisser libre cours à sa créativité. Voilà pourquoi elle exerce ce métier.

Elle prend des notes et des photos, se projette déjà, voit très bien ce que cet appartement deviendra. Toute à son rendez-vous, elle ne pense plus à l’IRM et à son chapelet de craintes.

Il n’y a rien de tel que le travail pour oublier. Elle le sait depuis longtemps.

*

* *

Après être repassée à l’agence, Amélie arrive à l’école. Victor est à la garderie, comme presque tous les jours après la classe. Elle aime ce moment où elle entre dans la grande salle où se côtoient des enfants de tous âges, à la recherche de son fils, et le découvrir, le surprendre à dessiner, à échafauder des constructions en Kapla, à jouer avec ses copains. Aujourd’hui, il tape dans le ballon en mousse. C’est bientôt l’heure de la fin, ils ne sont plus que trois. Alors ils ont transformé la salle en terrain de foot amateur, sans buts, sans goals. Victor ne l’a pas vue, trop occupé à courir après le ballon et à rire. Sans le quitter des yeux, guettant le moment où il se rendra compte de sa présence, Amélie s’avance vers la responsable de la garderie, qui est aussi l’ATSEM de Victor. La journée s’est bien passée, il a bien mangé à la cantine. Pas comme elle à la crêperie. Elle avait l’estomac trop noué. Victor l’aperçoit enfin. Un sourire illumine son visage, et il accourt vers elle en criant « Maman ! ». Le plus beau mot du monde. Il se jette dans ses bras, elle l’étreint. Et le moulin à paroles est actionné comme par magie. Ils n’ont même pas le temps de quitter la salle et de récupérer ses affaires au portemanteau que Victor lui raconte déjà sa journée, les bêtises des copains, le toboggan à la récré, l’histoire que la maîtresse a racontée… et la nouvelle chanson qu’il chante à tue-tête.

Il n’y a rien de tel qu’un enfant pour remettre de la vie dans un esprit morne.

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