Les dominos de la vie
Chapitre 118 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
Est-ce une forme de contrecoup ? Lorsqu’elle ramène Victor à Sylvain pour sa semaine et se retrouve seule dans la maison de Morgat, Amélie se sent K-O. Rien à voir avec l’euphorie d’il y a deux semaines. Une phase étrange, d’ailleurs, quand elle y repense… à croire qu’elle avait ingéré des substances illicites sous la pluie. Son optimisme d’alors, aussi soudain qu’incompréhensible, est totalement retombé. Car la réalité est moins glorieuse, il faut bien l’admettre. Un sentiment de solitude immense s’empare d’elle et la grignote tout entière. Alors, c’est vraiment cela qu’elle voulait ? Se retrouver seule dans une vieille maison loin de tout ? Vivre en ermite avec cinq Tibétains pendant que Victor vit avec Sylvain dans sa maison ? Parfois elle en vient à penser qu’elle a fait fausse route, que la maladie l’a bernée, que ses envies d’autre chose étaient un appel des sirènes qui l’avaient volontairement désorientée, que sa barque est trop légère et qu’elle va couler. Qu’elle n’est pas loin de s’effondrer. Qu’elle va devoir trouver un moyen de s’accrocher. Parce qu’elle voulait se sentir plus vivante, mais qu’elle se fait l’effet d’une loque, à cet instant. Où est la vie qui l’attend ? Où la chercher ? Avait-elle des rêves trop grands pour elle ? N’a-t-elle été qu’une utopiste écervelée ? Tant de questions pour son esprit impuissant.
Pas de footing, ce samedi matin. Elle n’en a ni l’envie, ni le courage, ni la force. Tout au plus ressent-elle le besoin d’aller marcher sur le sentier côtier, du côté du Kador.
Après sa marche qui, à défaut d’avoir ralenti la course folle de ses pensées, a fait du bien à son corps, elle opère un détour vers le banc, dans l’espoir de tomber sur Jacques Le Gall. C’est la seule personne qu’elle connaisse, ici. Par chance, il s’y trouve. Peut-être même qu’il l’attendait. Lorsqu’il la voit, il la salue d’un petit geste de la main. Pas surpris et presque content.
– Bonjour, monsieur Le Gall. Je peux m’asseoir avec vous ?
Elle se sent autorisée à lui poser la question à présent qu’elle le connaît. Ils se sont revus quand elle lui a apporté le devis qu’il a signé sans même l’étudier ni prendre le temps d’y réfléchir. Il lui a dit qu’il a reçu d’autres devis, mais difficilement comparables tant la nature des aménagements proposés différait, mais que de toute façon c’est avec elle qu’il souhaite travailler. Il n’a pas expliqué son choix, elle n’a pas voulu montrer sa surprise. Loïc l’a félicitée et ils ont sabré le champagne pour ce contrat en or.
– Bien sûr, dit-il en se décalant un peu pour lui laisser de la place.
Amélie s’assoit. Regarde la mer, comme lui. Se demande, comme d’habitude, à quoi il pense, pourquoi il vient toujours sur ce banc, pourquoi il fixe l’océan loin devant. La mer est grise et calme, aujourd’hui. Comme le ciel. Il fait doux.
– Vous allez bien ? ose-t-elle demander.
– Ça va, et vous ?
Amélie entend le mensonge dans les mots qu’il vient de prononcer. Peut-être qu’il a des motifs de satisfaction, mais elle sent bien qu’au fond, non, il ne va pas bien. Quant à elle…
– J’ai connu mieux, avoue-t-elle, se décidant à se montrer sans fard.
Jacques Le Gall ne réagit pas tout de suite, laisse passer un silence. Peut-être ne sait-il pas quoi choisir entre curiosité et indifférence, fût-elle feinte ?
– Ah bon… Ce n’est pas l’apparence que vous donnez, d’habitude.
Amélie sourit. Ce d’habitude dit quelque chose de leur relation silencieuse qui dure depuis deux mois.
– Je suis en plein divorce, pour tout vous dire.
Elle s’étonne d’avoir prononcé ces mots à la fois directs et vrais.
– Ah.
Il semble vouloir s’arrêter là, mais poursuit, comme mû par la même envie qu’elle de se dévoiler un peu.
– J’ai connu ça.
Amélie se tourne vers lui, surprise, mais pas trop. Elle a bien vu que la maison n’était pas habitée par une femme et s’était d’ailleurs demandé pourquoi un homme visiblement seul avait décidé d’acheter une si vaste demeure. Pour autant, elle ne se voit pas l’entreprendre sur le sujet. Préfère parler d’elle plutôt que lui poser des questions qu’il pourrait trouver indiscrètes.
– Je viens de quitter définitivement la maison que nous avions, avec mon mari, et… c’est dur. Ce matin, surtout. Nous avons un fils de bientôt cinq ans, et nous nous partageons sa garde une semaine sur deux. Les semaines sans lui sont difficiles. J’ai repris la maison de ma grand-mère, celle qu’on voit là, au premier plan.
Il tourne la tête, en suivant du regard le bras qu’elle a tendu. Mais il sait bien qu’elle vit là une partie du temps. Il a repéré sa voiture et il passe devant la maison pour regagner la sienne quand il vient ici sans emprunter le chemin côtier.
– Et vous vous y plaisez ?
– En général, oui. Mais la solitude n’est pas toujours facile à supporter. Tout dépend si je suis bien avec moi-même, rit-elle.
Il sourit légèrement. Elle ne l’a jamais vu sourire plus grand. Peut-être est-il à son maximum.
– Vous devriez écrire.
Il a lâché cette phrase comme si elle ne contenait rien de spécial. Elle se tourne vers lui, le regard plein d’interrogations.
– Pourquoi dites-vous ça ? demande-t-elle, les sourcils froncés.
– Cela fait du bien d’écrire. De déposer des mots sur le papier.
– Vous voulez dire, par souci thérapeutique ?
– Pourquoi pas, oui. Et puis ça occupe. Vous aimez lire, j’ai vu… Ce sont deux activités assez proches.
Elle acquiesce. Se demande s’il écrit son mal-être, lui, dans la solitude de sa villa.
– C’était une idée comme ça, dit-il finalement, comme pour s’excuser.
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