Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 127 sur 153

Pages du PDF

Les dominos de la vie

Chapitre 134 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

Il y a partout beaucoup de beauté.

R.M. Rilke, Lettres à un jeune poète

 

Nouveau samedi sans Victor.

Amélie ne s’y habitue toujours pas. Le vendredi matin, devoir laisser son fils à l’école et se dire qu’elle ne le reverra qu’une semaine plus tard reste difficile. Souvent elle remonte dans sa voiture et se met à pleurer. Cela soulage même si cela ne change rien. Puis elle part travailler. Puisqu’il le faut bien, puisqu’elle l’a choisi. Elle n’oublie pas sa responsabilité.

Sylvain, lui, a trouvé son équilibre. Avant elle qui a toujours l’impression de marcher sur un fil. Peut-être est-ce lié au fait qu’il a gardé la maison, que toute sa vie n’a pas été entièrement bousculée, qu’il a conservé ses marques, ses habitudes à domicile. Même s’il en a pris d’autres, dû faire appel à une étudiante pour récupérer Victor le soir après l’école et s’occuper de lui jusqu’à son arrivée. De ce qu’elle sait, il se serait un peu calmé sur les rencontres éphémères.

Aujourd’hui, Amélie retrouve Jacques à Camaret. Ce soir, elle verra Thomas.

Lorsqu’elle arrive au parking de la pointe de Pen-Hir, Jacques s’y trouve déjà. Ils ont prévu de marcher. D’effectuer une boucle, une variante plus courte du tour de Camaret. La grande croix de Lorraine impose sa stature, à l’ouest. Avant d’entamer leur marche, tous deux se dirigent vers elle. Ils lisent le message en français pour les Bretons de la France libre. Et celui en breton : Kentoc’h mervel eget em zaotra (= Plutôt la mort que la souillure). Il y a aussi le célèbre vers de Baudelaire : « Homme libre, toujours tu chériras la mer. » Ils lisent cela en silence, puis leurs regards se tournent vers les fameux Tas de Pois, au bout de la pointe. Le vent souffle assez fort ici. Le paysage n’est que rochers et herbe rase. Ni arbres ni lande de ce côté. La côte est sauvage, brute, extrême, battue par le souffle du ciel. La mer s’agite en contrebas. Noire, aux reflets d’un bleu profond, avec de l’écume en surface, à force de se fracasser sur les rochers. C’est un pays d’eau, de pierre et de vent. Qui ne cesse de se métamorphoser, selon les marées, le ciel, les nuages. La lumière n’est jamais la même, les paysages non plus. Amélie sourit. La beauté lui fait du bien. L’air la vivifie. Le bonheur d’être ici se diffuse dans ses veines.

Ils prennent le chemin côtier vers la gauche, contournent la pointe en passant près de la borne 1 000 kilomètres du GR 34, à la moitié des 2 000 kilomètres du sentier qui s’étend de la baie du Mont-Saint-Michel à Saint-Nazaire. Puis ils se dirigent vers la plage du Véryac’h surplombée par la lande, et les falaises plus loin, là-bas.

Durant leur marche ils parlent peu. Ou seulement de ce qu’ils voient. De la chance qu’ils ont de vivre ici.

Alors qu’ils approchent du terme de leur petite randonnée, Jacques pose une question qui tombe comme un cheveu sur la soupe, expression fétiche pour la mère d’Amélie :

– Au fait, tu ne m’as pas dit… Et l’écriture ?

Amélie note le tutoiement qui s’invite entre eux parfois (surtout chez lui), assez naturellement à mesure qu’il perd son statut de client et devient un ami. Amélie pousse une sorte de soupir. Elle y a réfléchi, mais ça n’a rien donné. Pas d’inspiration. Elle lui raconte son adolescence, ses trouvailles chez sa mère, sa tentative de poème. Son ratage complet. Son incapacité ou son in-volonté d’écrire sur elle. Pas envie de creuser certains sujets. Son esprit est déjà bien assez encombré. Et puis elle n’a pas envie d’être un sujet d’écriture. Elle voudrait faire sortir d’elle quelque chose qui ne serait pas elle, accoucher d’un texte original, loin de sa vie. Un roman de pure fiction. Mais elle se sent vide d’inspiration.

– Tu vois peut-être trop grand ?

– Ah, tu crois ?

– Un roman ! C’est sacrément ambitieux. Tu pourrais commencer par des nouvelles. Ou bien… Tiens ! Pourquoi ne t’inscrirais-tu pas tout simplement à un atelier d’écriture ? Cela te permettrait de t’y remettre tranquillement, en douceur et sans enjeux. D’écrire pour le plaisir, avec d’autres. En loisir.

Amélie repense à la couture. Peut-être que l’écriture lui irait mieux.

– On dirait que tu t’y connais, remarque Amélie.

– Ma sœur de Paris a pratiqué, il y a quelques années. C’était à la fois intéressant et très sympa. Il y a toutes sortes d’ateliers. Tu devrais regarder ça de près.

Amélie le regarde avec étonnement.

– Mais pourquoi veux-tu absolument que j’écrive ? Ce n’est pas la première fois que tu m’en parles…

– Je ne sais pas. Une évidence. Je ressens un truc. L’autre nuit, j’ai rêvé que tu étais dans une librairie. Tu dédicaçais des livres.

Amélie éclate de rire.

– Et tu as souvent des visions, comme ça ? Parce que ça m’intéresse, si tu veux tout savoir. Pour ma vie sentimentale, par exemple !

Elle rit. Et pour la première fois depuis qu’elle le connaît, Jacques se met à rire, lui aussi.

OceanofPDF.com