Les dominos de la vie
Chapitre 143 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
Aussi (…) ne faut-il pas vous effrayer lorsqu’une tristesse se dresse devant vous,
si grande que vous n’en avez jamais vu de pareille ; lorsqu’une inquiétude,
telles la lumière et l’ombre des nuages, passe sur vos mains et sur tous vos actes.
Vous devez penser qu’il vous arrive quelque chose,
que la vie ne vous a pas oublié et vous tient dans sa main ;
elle ne vous laissera pas tomber. Pourquoi voulez-vous exclure de votre vie
toute espèce de trouble, de douleur, de mélancolie, quand vous ne savez rien
du travail que ces états font sur vous ?
R.M. Rilke, Lettres à un jeune poète
Alors il faudrait aimer autant les épreuves que les bonheurs de la vie ? Pour ce qu’elles apportent, pour ce qu’elles rendent, aussi, vivant ? C’est vrai, il n’y a rien de tel que les émotions fortes pour se sentir pleinement en vie. Et pourtant, quand la souffrance est là, on ne rêve que d’une chose : qu’elle nous lâche et s’enfuie en courant. On cherche la paix de l’esprit, le silence du corps. Un peu de sérénité. Amélie s’interroge sur l’utilité de la souffrance. Peut-être est-elle une sanction, ou au moins une leçon. Il paraît qu’il y en a toujours une à tirer. De son histoire avec Thomas, Amélie retient avant tout la faiblesse de son cœur d’artichaut, la naïveté de s’être crue plus forte, le devoir qu’elle a de ne pas retomber dans ce genre d’histoire bancale. La prochaine fois, ce sera tout ou rien : du physique ou du sentimental, un engagement du corps ou du cœur (quoique dans ce cas, le corps s’en mêle aussi, ce qui n’est pas désagréable). Mais elle ne retombera pas dans cet entre-deux bien trop dangereux, comme un funambule sur un fil qui ne doit pas tomber (amoureux). La prochaine fois, elle sera un corps ou un cœur. Et, a priori, vu la douleur du moment, plutôt un corps. Pas d’engagement, pas de sentiments.
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Elle explique cela à Loïc, aussi. Lui connaît bien le phénomène. Du moins, il a du mal à tomber amoureux. Pas par peur de souffrir. Plutôt par peur de l’engagement (il a toujours peur de se lasser le premier). Ou parce que cela ne vient pas, tout simplement. Son cœur est un roc. Les flèches de Cupidon s’y cassent et ne l’atteignent pas. De toute façon, quand il tombe amoureux, en général ça ne lui réussit pas. Comme avec Erwan. Finalement, Loïc est comme tous ceux qui gardent leur cœur fermé : il se protège avant tout. C’est également pour cette raison qu’il ne souffle mot de celui qu’il a rencontré il y a un mois. Parce qu’il préfère ne rien en dire avant de savoir quoi en dire. Parce qu’il se méfie de lui-même. Et parce qu’il ne peut pas afficher son espoir, maintenant, face à une Amélie décomposée qui sanglote et gémit.
Alors Loïc agit comme Julie. En ami dévoué et rassurant. En multipliant les « Ça va aller », « Tu t’en remettras »…
– Par pitié, ne me sors pas « Un de perdu, dix de retrouvés » ! s’exclame Amélie juste à temps.
Loïc la prend dans ses bras. La serre fort.
– Tu sais ce qu’il te faudrait, là, tout de suite ?
– Non ? demande Amélie, craignant le pire.
– Une soirée au pub, enchaîner les mojitos jusqu’à te retourner la tête ! Tu connais les vertus d’une bonne cuite ? Non ? Allez, viens… je t’emmène.
Amélie se demande si Loïc ne cherchait pas un prétexte pour faire la fête un jeudi soir, mais n’a tout simplement pas la force de refuser, alors elle le suit… sans être bien certaine d’aller au bout de son programme « l’alcool soignera ton chagrin postrupture ».
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