Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 64 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 70 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

En sonnant chez sa mère en début d’après-midi, Amélie n’en mène pas large. Mais elle ne souhaite pas attendre davantage. Il ne sert à rien de reculer. À présent que c’est décidé et officiel, autant l’annoncer à ses proches. Nadine ouvre la porte, étonnée. Elles se sont vues la veille pour les vœux en famille. Sa fille n’a pas prévenu de sa visite. Alors pourquoi Amélie est-elle là, sur le perron, le visage grave ? Instinctivement, la mère prend sa fille dans ses bras. Puis la laisse se rendre dans la véranda, son salon d’hiver, où elle aime à tricoter en observant les oiseaux et les fleurs de son jardin.

– Tu veux un thé ?

Amélie accepte. Nadine passe à la cuisine, s’affaire à la préparation des boissons chaudes. Revient prestement avec les tasses fumantes sur un plateau. Il y a aussi des bâtonnets de sucre candi blanc et roux, et des palets bretons dans une assiette. Amélie attrape sa tasse, fait tournoyer pensivement son sachet de thé pour qu’il infuse plus vite. Agite le bâtonnet de sucre pour en diluer juste ce qu’il faut, un rituel familial en forme de péché mignon. Mais elle reste silencieuse, sous les yeux de sa mère qui l’observe.

– Chérie, je ne sais pas ce qui t’amène ainsi, un dimanche après-midi, sans ton fils ni ton mari, mais… quelque chose me dit qu’il y a une raison et que ce n’est pas improvisé.

Amélie regarde sa mère, puis baisse les yeux.

– Maman, j’aurais aimé ne jamais t’annoncer cela, mais… Sylvain et moi allons nous séparer.

Nadine accueille la nouvelle avec gravité, mais sans catastrophisme. Elle tente de sonder l’esprit de sa fille, de mesurer les dégâts, de deviner si c’est elle ou lui. Puis finit par réagir :

– Je mentirais si je te disais que je suis étonnée. Pas plus que ça, en fait.

– Ah bon, vraiment ?

– J’ai des yeux… J’ai bien vu que ça n’allait plus trop entre vous. Et que cela venait de toi. Je me trompe ?

La clairvoyance de sa mère plonge Amélie dans le silence. Elle qui croyait être une bonne comédienne… Apparemment, elle ne jouait pas si bien que cela l’épouse heureuse.

– Tu veux savoir pourquoi ? demande Amélie.

– J’écouterai tout ce que tu voudras me dire, mais ne te sens obligée de rien. Ce qui compte pour moi, ce n’est pas de savoir ce qui s’est passé, pourquoi ça n’a pas marché, car j’imagine que cela ne me regarde pas ; ce qui compte pour moi, c’est de t’entendre dire que tu vas bien, que tu as fait le bon choix… même si c’est sans doute trop tôt pour ce genre de conclusion.

Amélie n’en revient pas du calme de sa mère. Elle craignait qu’elle ne s’effondre. Elle a toujours beaucoup aimé Sylvain. Et elle est sans doute déjà inquiète pour son petit-fils. Mais elle accueille la nouvelle avec une philosophie dont sa fille ne l’aurait pas crue capable.

– Je voulais vivre autre chose.

Est-ce que tout peut se résumer en cette seule phrase ? Amélie a l’impression que oui. D’autant qu’elle contient ce verbe qu’elle aime plus que tous les autres, surtout depuis quelques mois : vivre. Être en vie, mais pas simplement : chérir l’existence, se laisser porter par elle, la croquer à pleines dents. Vivre, oui. Qu’y a-t-il de plus beau que d’embrasser la vie ?

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