Les dominos de la vie
Chapitre 142 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
Amélie se retrouve dans son duplex, échouée comme un bateau sur la grève à marée basse. Anéantie. Choquée. Assommée par ses retrouvailles avec le mot solitude.
Elle n’a rien vu venir. Ou peut-être que si. Elle ne sait plus bien. Y a-t-il eu des indices ? Des mouvements de recul de la part de Thomas ? L’expression d’un doute, d’une volonté de clore leur histoire ? Pas vraiment. Et tout à l’heure, oui, c’était peut-être trop bien. Elle a peut-être montré trop de bonheur. Elle a peut-être flanché dans ses efforts pour ne pas s’accrocher. Laissé ses sentiments prendre le dessus, entrevoir trop d’investissement. Alors que cela fait des semaines qu’elle lutte et les réprime, tente de freiner, se réprimande. Finalement, malgré sa détermination à ne pas tomber amoureuse, elle a échoué.
Et Thomas a eu peur, voilà. Il a senti que c’était allé trop loin. Un décalage s’est produit entre eux. Et elle ne peut pas s’empêcher de ressasser ces questions : n’a-t-il pas aussi éprouvé des sentiments à son égard ? N’a-t-il pas eu peur lui-même ? De s’attacher, de souffrir, d’y laisser sa peau ? Le saura-t-elle un jour ?
Amélie pleure longtemps. Sur la fin de leur histoire. Sur cette relation déchue. Sur cet homme perdu. Thomas était si bien pour elle. Il cochait toutes les cases, comme disait Julie. Avec lui, elle se sentait femme, elle se sentait belle, elle se sentait intéressante. C’est lui qui l’a fait renouer avec son corps, avec sa sexualité. C’est son deuxième homme. Elle ne l’oubliera pas. Un jour, elle repensera à lui uniquement en mode positif. Pour l’instant, elle n’est que déception et souffrance. Elle lui en veut pour le mal qu’il lui fait.
La fin avait beau avoir été, dès le début, inscrite au programme, elle l’avait imaginée plus lointaine. Et de plus en plus incertaine, à vrai dire. Bien sûr qu’elle s’était attachée à lui plus que de raison. Se pourrait-il qu’elle soit vraiment tombée amoureuse ? Elle a si mal au cœur qu’elle en est tout à coup convaincue : elle aime Thomas. La fin de leur relation sonne comme la mort brutale de… De quoi, au juste ? D’un amour qui ne se disait pas ? D’un espoir ? De sa naïveté ? De ses illusions ? Il y aura un deuil à accomplir, en tout cas.
*
* *
– J’ai mal…
Julie pose sa main sur la sienne et la regarde avec l’air le plus peiné du monde.
– J’avais oublié comme ça faisait mal, d’aimer et d’être quittée.
Julie la regarde avec étonnement. Tenterait bien une blague, du genre « Parce que tu t’es déjà fait lourder, au bac à sable ? », mais se tait. Elle l’avait craint et anticipé, elle l’avait mise en garde, en vain : Amélie était bel et bien tombée amoureuse dans sa relation « plus que physique, mais moins que sentimentale ». Elle a joué, elle a perdu. À présent, elle se lamente sur son sort. Ses yeux sont rouges, son mascara coule, elle a le visage défait, les cheveux en vrac. Elle n’a plus goût à rien. Elle ne rencontrera jamais quelqu’un d’aussi bien que Thomas. Il aurait pu être le bon. Amélie en oublie ses espoirs, ses principes, ses envies, son idéal d’une vie pleine de surprises. Ses contradictions, surtout. Elle est douleur. Et n’a plus foi en rien. Une loque.
– Tu savais depuis le début que ça n’allait pas durer…
– Mais ça ne devait pas se terminer comme ça… gémit Amélie en reniflant.
– Je crois qu’il a bien fait. Plus tard, ça aurait été pire.
Amélie hausse les épaules. N’a pas envie de l’admettre. Julie la regarde d’un air désolé.
– Je fais pitié, hein ?
– Disons que tu as perdu en potentiel de séduction, résume Julie pour tenter de dédramatiser.
Amélie pouffe de rire à travers ses larmes.
– Tu voulais des surprises dans ta vie… Alors voilà. Forcément, il y en a des belles et des moins bonnes. Mais c’est ça, être vivant… Aimer, c’est prendre le risque de souffrir. C’est un package.
– Sauf que je n’étais pas supposée tomber amoureuse de lui.
– Je t’avais prévenue. C’était le risque de la mise de départ. Mais ça en valait la peine… La preuve : il t’a redonné confiance en toi, et tu as passé de très beaux moments avec lui. Tu en vivras d’autres, un jour, avec un autre… tu verras. En plus, tu ne voulais pas trouver le deuxième homme de ta vie, je me trompe ?
Amélie en convient. N’empêche : elle se sent mal, et seule, et désespérée.
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