Les dominos de la vie
Chapitre 154 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
– Ça va, toi ? demande Amélie ce lundi matin, à un Loïc au sourire épanoui.
Il la regarde, prend un air mystérieux. Elle se demande ce qu’il va lui dire, et comment. Mais cela fait plusieurs semaines qu’elle le trouve changé, et mystérieux, oui. Moins dans le déballage de sa vie sentimentale, dans le récit de rencontres éphémères et la fanfaronnade. Lui qui n’a jamais eu de secret pour elle ni trop de pudeur. Elle a constaté ça, mais elle était peut-être trop tournée sur elle-même, pas assez réceptive ou à l’écoute. À moins que ce ne soit autre chose. Elle lui a bien tendu quelques perches, mais il ne les a pas saisies, restant évasif et vaguement silencieux.
– Je suis amoureux.
Du Loïc tout craché : pas de circonvolutions, droit au but. Loïc, amoureux ? Amélie en reste bouche bée. Cela a été tellement rare, toutes ces années. Et souvent, il préférait la formule « Je crois que je suis amoureux », avec toujours un fond de doute dans la voix. C’est donc la première fois qu’il en est si sûr. Ainsi que l’atteste son ton sérieux.
– Vraiment ? Mais c’est génial ! Raconte !
Il hausse les sourcils, de l’air de celui qui compte bien en rester là pour ménager son effet jusqu’à une prochaine fois, puis il développe :
– Ça fait deux mois qu’on se connaît. Et qu’on est ensemble.
– Deux mois ? Et tu ne m’as rien dit ! s’exclame Amélie, offusquée.
– Je voulais être sûr. J’en avais un peu marre, de mes débuts d’histoire désespérants. Je n’y croyais jamais, tu sais bien. Donc, j’ai voulu prendre le temps. Et voilà. Maintenant, j’en suis sûr : c’est l’homme de ma vie.
Amélie n’en revient pas. Loïc, l’éternel papillon, va enfin se poser ! La certitude qu’il affiche et son inhabituel sérieux l’étonnent au plus haut point. Elle sent pour la première fois chez lui la sérénité de celui qui sait. Et elle l’envie un peu, soudain.
– Alors qui est l’heureux élu ?
– Il s’appelle Maxime, il est directeur de magasin. Il a trente-deux ans. Et il est beau comme un dieu.
Amélie rit de ce résumé et de la chute qui ressemble bien à Loïc.
– Le hic, et c’est aussi pour cela que je ne voulais pas trop m’emballer et que je préférais être sûr… c’est qu’il a des enfants.
Amélie affiche une surprise totale. Se pourrait-il que ce ne soit qu’une simple coïncidence ?
– Oui, je sais, je vois bien que tu as du mal à y croire : moi, Loïc, en beau-père de deux enfants ! Je vais te faire un aveu : je n’y croyais pas du tout, moi non plus. Moi qui avais du mal à m’imaginer dans un vrai couple installé, j’étais à mille lieues de penser faire partie d’une famille ! Je sais, c’est dingue… Non, mais remets-toi !
– Et les enfants s’appellent comment ?
Il trouve visiblement la question suspecte. Comme si cela avait de l’importance…
– Léa et Titouan.
Amélie reste muette de stupeur. Combien y avait-il de chances (ou de risques) que Loïc rencontre le fils de Jacques ?
– C’est quoi, cette tête ? Hé, remets-toi ! Tout va bien ! Je les ai déjà rencontrés, ça se passe super bien.
– Et… tes beaux-parents ? Tu les as rencontrés ?
– J’ai fait connaissance avec belle-maman hier, justement. Nickel.
– Et le père de Maxime ?
– Pas encore. Il m’a dit que ce serait plus compliqué.
Amélie hoche la tête. Ce n’est pas faux…
– Ah. Pourtant…
Elle hésite, mais en a déjà trop dit.
– Pourtant tu le connais déjà.
– Pardon ?
– C’est Jacques.
– Quoi, Jacques ? Ton Jacques ?
Amélie acquiesce avec un drôle de sourire.
– Mais non ?
Loïc reste un instant silencieux. Le temps, certainement, de réfléchir, d’associer les pièces du puzzle. Tout concorde, en effet, avec le peu qu’il savait du père de Maxime, c’est-à-dire pas grand-chose. Et puis, Le Gall, c’est quand même le patronyme breton le plus répandu. Il n’avait pas du tout établi de lien entre les deux.
– Il est plutôt sympa, le beau-père, non ? C’est pas toi qui vas me dire le contraire.
– C’est sûr, oui. Mais je ne te cache pas que ce ne sera peut-être pas évident (même si j’y travaille) : il a du mal à se faire au changement d’orientation de son fils…
– Ça peut se comprendre, admet Loïc, philosophe. Maxime ne s’est pas étendu sur le sujet. Il m’a simplement dit qu’il était en froid avec son père pour cette raison. Je n’ai pas cherché à en savoir plus.
– Ah, OK.
– Le courant est bien passé, l’autre jour, quand je suis venu voir sa villa. C’est plutôt positif. J’en connais un qui va halluciner quand je vais lui dire, ce soir, qu’en fait j’ai déjà rencontré son père…
Et il s’esclaffe, pendant que l’esprit d’Amélie s’active à échafauder un plan…
OceanofPDF.com