Les dominos de la vie
Chapitre 101 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
Lorsqu’Amélie ouvre la porte de la maison de mémé Corentine, une forme de sérénité s’engouffre en elle. Sérénité insolite au regard du manque de Victor qu’elle ressent déjà et de ses pleurs, ce matin, lorsqu’elle l’a déposé à l’école en sachant qu’elle ne le reverrait que dans une semaine.
Elle pose sur le sol la valise où elle a fourré des vêtements pour tous les temps. Ils annoncent un gros coup de vent à partir de demain soir et elle ne compte pas rester enfermée. Elle a emporté des bottes, sa veste de ski, un poncho de pluie et son appareil photo reflex avec un pied. Amélie a toujours rêvé de capturer une vague « spéciale ». Elle a toujours été admirative des clichés incroyables qu’elle découvrait sur le Net ou dans des galeries. L’hiver en Bretagne recèle des trésors. Phares fouettés par les déferlantes, pointes battues par les vents, mer écumante, ciels menaçants. Quand elle était petite, elle aurait bien aimé prendre en photo les tempêtes, comme Plisson. Mais Nadine ou Corentine disaient toujours qu’il ne fallait pas gaspiller la pellicule et que les appareils n’aimaient pas l’eau. Et puis c’était dangereux, il ne fallait pas trop s’approcher de la mer. Une seule fois, avec son père, elle avait eu le droit de se livrer à ce genre de prises de vues. C’était au début de l’ère numérique. Il lui avait offert un appareil à Noël. Les photos étaient ratées, floues, pixellisées. Mais l’expérience inoubliable. Un bon moment père-fille comme elle en a rarement vécu. Et pour cause. Yann avait toujours été plus l’amoureux de Nadine que le père de ses deux filles. Leurs parents avaient du mal à être séparés. Yann, surtout, avait besoin d’être avec sa femme, ne se trouvait jamais bien loin. Comme si elle avait été son oxygène. Le bonheur de voir ses parents heureux avait suffi à Amélie et compensait globalement le manque qu’elle aurait pu ressentir. Mais ce moment-là, rien que tous les deux, face à la mer, était resté gravé dans son esprit.
Finalement, Amélie reprend sa valise, la monte à l’étage, dans la chambre où elle a toujours dormi, avec une vue sur l’horizon marin qui enchanterait les touristes. Elle ouvre l’armoire, aussi vide que d’habitude, prête à accueillir ses vêtements. Elle les range sur les étagères, par catégories. Pousse un petit soupir satisfait. Elle a apporté le Balzac, le pose sur la table de chevet. Espère le terminer ici pendant sa semaine. Descend, va préparer un feu.
Dans la maison glaciale, il est le bienvenu. Elle reste devant un moment, le temps de réchauffer ses mains. Regarde les flammes danser, écoute les crépitements. Comme c’est agréable. Dans la maison-cube, il n’y a ni poêle ni cheminée. Un choix de Sylvain. Avec le chauffage au sol, il ne voyait pas l’intérêt. Il n’éprouve pas le bonheur simple de rester ainsi, devant le feu, d’en sentir la chaleur sur la peau, de le contempler comme si c’était un spectacle. Si Amélie dressait une liste des petits bonheurs de sa vie, il serait en bonne place. Pour tous les feux qu’elle a vécus, pour celui de ce soir, pour ceux de ses souvenirs, ici, quand elle était petite et qu’ils jouaient aux cartes et aux petits chevaux sur la table à côté.
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Samedi matin, elle est d’abord allée au marché de Crozon faire quelques provisions. Du poulet, un peu de charcuterie, du comté 36 mois d’affinage, de beaux légumes, quelques fruits.
En début d’après-midi, elle a parcouru cinq kilomètres, puis s’est posée sur son banc pour poursuivre sa lecture, cheveux au vent dans la brise montante. Le temps commençait à changer, mais elle ne ressentait pas le besoin de rentrer. Le ciel grisait, quelques rafales s’invitaient, et la mer écumait juste un peu plus. Pas de pluie, pas encore de vagues intéressantes. Elle a quand même fermé son livre, car le vent fouettait les pages et la déconcentrait. C’est alors que l’homme qu’elle avait déjà remarqué à plusieurs reprises est arrivé et s’est installé près d’elle. Encore. Et sans un mot. Pour quelle raison prenait-il donc un malin plaisir à s’asseoir sur son banc à elle ? Elle aurait bien aimé oser lui dire : « Ceci est mon banc. » Mais cela n’était vrai que dans son esprit. Et cette phrase était sans doute également valable dans le sien à lui. Elle aurait voulu soupirer, lui signifier qu’il n’était pas le bienvenu, que la politesse veut qu’on laisse un banc à la première personne qui y pose son séant, que c’était la base du savoir-vivre. Mais elle n’a rien dit, n’a pas soupiré. Elle s’est levée.
Elle est repassée par la maison de mémé Corentine s’équiper pour sa séance photo, a pris son appareil, sa sacoche étanche et son pied, puis elle est repartie, pleine d’espoir pour sa quête de la vague.
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Quand elle est remontée sur le sentier côtier, après une séance photo somme toute décevante (ce serait peut-être mieux le lendemain, le coefficient de marée allant augmentant), elle est repassée près du banc. L’homme s’y trouvait toujours. Brassé par le vent, trempé, il restait impassible face aux éléments. Un instant, elle s’est demandé s’il allait bien ou s’il était fou. Braver la tempête pour des photos extraordinaires, d’accord, mais pourquoi s’infliger cela pour rester assis sur un banc, immobile ? Sur le trajet du retour, Amélie a continué de penser à lui. Elle se demandait qui il était, à quoi il songeait, là, sous la pluie, et s’il venait tous les jours. Deux hypothèses : soit il le faisait exprès et ne venait que lorsqu’elle était là (mais dans ce cas, pourquoi ?), soit il venait tous les jours et dans ce cas, force était d’admettre qu’il s’agissait davantage de son banc à lui…
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