Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 8 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 7 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

Et puis retrouver sa maison, son cocon. Garer sa voiture. En sortir, claquer la porte. Détacher Victor du rehausseur, attraper son petit sac à dos. Essayer de distinguer par la fenêtre éclairée son mari qui s’affaire peut-être à la préparation du repas. Entrer par l’arrière-cuisine, enlever les manteaux, se déchausser, enfiler ses chaussons. Ouvrir la porte, déboucher dans la cuisine, voir Victor sauter dans les bras de son père, s’approcher de l’homme-cuisinier et l’embrasser à son tour. Poser son sac, son téléphone à leur place. Commencer à discuter. Proposer son aide. Monter plutôt à l’étage pour le bain du petit, insister un peu pour qu’il accepte de venir alors qu’il voudrait regarder des dessins animés, le laver, le sécher, le frotter, lui enfiler son pyjama, faire des bisous et des chatouilles, rire à deux. Puis descendre. Mettre la table, puis ses pieds dessous. Partager un bon repas, se raconter la journée, échanger, faire le point sur l’agenda, réprimander Victor qui mâche la bouche ouverte. Féliciter le cuisinier qui les a régalés, débarrasser la table, mettre les assiettes et les couverts au lave-vaisselle. Monter l’escalier, surveiller le brossage des dents, le passage aux toilettes, choisir un album, lire l’histoire, dire des mots doux, souhaiter bonne nuit et de beaux rêves, éteindre la lumière, espérer que Victor ne trouvera pas un prétexte pour se relever, laisser allumé le luminaire du couloir et descendre. Retrouver l’aimé dans le canapé, se blottir dans ses bras. Lire, peut-être. Ou regarder un film. Tout à l’heure, aller se coucher. La douce routine de tous les soirs du quotidien.

Et ce soir, encore, espérer, croiser les doigts… prier un dieu, quel qu’il soit.

*

* *

La journée du mardi passe lentement. Bien trop lentement. Comme si tout, la ville, les gens, la vie, fonctionnait au ralenti. Comme si tout le monde s’était passé le mot pour l’exhorter à la patience et lui murmurer à l’oreille : « De toute façon, ça ne changera rien au résultat. »

C’est la pause déjeuner. Comme chaque jour, sauf le lundi, Amélie et Loïc sont installés dans l’arrière-boutique. Parfois ils ont leur gamelle, restes bienheureux de la veille ou repas exprès ; parfois ils vont chez le boulanger ou le traiteur du coin, ou commandent un plat à emporter dans un resto. Ils mangent en tête à tête. Parlent immobilier, clients, nouveaux projets, couleur de peinture, papier peint dernier cri. Sortent des phrases aussi pratiques que passionnées : « Le menuisier a merdé sur les cotes des portes. » « Mme Level n’aime pas du tout le rendu du mur de sa cuisine. » « Tu as vu les nouveaux coussins de chez * ? Ils sont à tomber ! » Évoquent aussi d’autres sujets, plus personnels. La vie de famille de l’une, la vie de célibataire de l’autre ; les projets de vacances ; les tracas du quotidien, le chauffe-eau qui lâche, le chien du voisin…

Ils se connaissent tous les deux depuis leurs études, et si bien qu’ils n’ont ni filtre ni secret l’un pour l’autre. Loïc avait d’abord flashé sur Sylvain, et finalement plus que sympathisé avec la copine de celui-ci, tentant l’amour ailleurs. Ils formaient un trio improbable. Et si Sylvain avait choisi la carrière d’agent immobilier, les deux autres avaient opté pour s’associer dans la décoration d’intérieur, secteur dans lequel ils aiguisaient leur sens de l’esthétique, de la praticité et du confort. Leur agence, d’ailleurs, avait le vent en poupe sur Quimper et sa région. Les clients louaient leur professionnalisme auquel ils associaient un capital sympathie certain.

– Je prends ma matinée, demain, dit Amélie, sans transition avec ce qui précédait.

– Je me doute. Tu as bien raison. Tu te sens prête ?

– Ai-je le choix ? De toute façon, je n’en peux plus d’attendre. J’en suis au stade où, quel que soit le résultat, je veux le connaître.

– Ça ne m’étonne pas : tu m’as toujours dit que tes pires moments avaient été ceux où tu te trouvais dans l’attente… d’un résultat, d’un diagnostic, de l’opération, d’un traitement…

– C’est vrai : le pire, c’est l’expectative. Après, quand on sait, on n’a plus qu’à agir, qu’à se battre, on n’a plus le choix. Mais je déteste me sentir passive, dans l’attente. Et puis je me fais des nœuds au cerveau. Cela fait trois nuits que je dors mal.

Loïc la regarde avec cette empathie qui n’appartient qu’à lui. Dans ses yeux, elle lit : « Je comprends, je suis de tout cœur avec toi. »

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