Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 124 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 131 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

 

Deux nouvelles semaines ont passé. Deux semaines qui ont permis l’achèvement des travaux dans la maison de mémé Corentine. Deux semaines qui ont vu Amélie et Thomas se rapprocher sans jamais s’effleurer, dans une sorte de parade nuptiale discrète et subtile. Deux semaines lors desquelles Amélie a croisé Jacques à plusieurs reprises.

Premier week-end dans la maison nouvellement aménagée. Un samedi avec Victor, à Morgat. De sombre et spartiate, la maison est devenue claire et confortable. Un petit cocon d’amour pour Amélie et son fils. Et son rêve d’une maison vue sur mer un peu plus réalisé. Elle est ici chez elle pour quelques années.

Le printemps s’est bel et bien installé. Avec les beaux jours, et le soleil qui commence à réchauffer la terre, la nature renaît. Amélie s’est attaquée avec bonheur au jardin. A défriché, bêché, désherbé, préparé des plates-bandes, semé, planté. Elle aime ça, travailler la terre, y plonger les mains, imaginer des espaces fleuris, aller acheter ce qu’il faut, revenir avec des plants, les répartir par couleurs, par périodes de floraison. Le jardinage lui vide la tête. C’est une façon d’être bien avec soi-même, de vivre l’instant présent. Et puis, après, il y a la satisfaction du résultat. Elle veut redonner vie et beauté au jardin abandonné.

Avril est là. Une année s’est écoulée depuis la fameuse IRM. Un an, un cycle, quatre saisons. Les dates anniversaires sont souvent pour Amélie l’occasion de retour arrière, de bilan. L’attente de l’IRM, le stress, le soulagement, et tout ce qui s’est ensuivi depuis. Elle vient d’ailleurs d’effectuer de nouveaux examens : la maladie s’est stabilisée, les nodules ont encore légèrement régressé, un jour son traitement hormonal sera suspendu. Elle n’aura plus aucun traitement. Elle appréhende déjà. Mais pour l’instant, on n’y est pas.

Amélie mesure tout le chemin parcouru depuis un an. Visualise en film l’année écoulée. Les grandes étapes, son mal-être paradoxal, la séparation, son début de vie « en célibataire », la solitude. Jacques. Thomas. Deux hommes qui l’accompagnent, en ce moment, chacun à sa manière. En Jacques, elle perçoit le père qu’elle n’a plus. En Thomas, l’homme qu’elle voudrait avoir. Avoir… le mot est sans doute mal choisi. L’homme qui l’attire et avec qui elle aime discuter. L’homme avec lequel elle aimerait bien faire un bout de chemin. De toute façon, elle ne voit pas très loin. Elle n’a pas de grandes ambitions amoureuses. Pas tout de suite. Elle voudrait juste être avec quelqu’un de bien. Partager, s’apporter mutuellement, se laisser aller dans une relation douce et respectueuse. Elle ne cherche pas un nouveau mari. Ni même le deuxième homme de sa vie. Elle ne rêve pas de vie commune. A posteriori, cela ne représente plus un idéal pour elle. Finalement, la vie à deux, cela sécurise, mais c’est enfermant. À la fin, on étouffe. Tout s’éteint. La joie de se retrouver, le désir, et même l’amour. Du moins, en général. À moins d’avoir trouvé sa vraie moitié. Comme ses parents, comme les couples chanceux… comme elle, un jour, elle espère.

*

* *

Victor s’est de nouveau donné la mission de construire une forteresse. C’est fou comme les enfants savent ne pas se lasser, regarder le même dessin animé dix fois de suite, manger le sempiternel steak-frites au restaurant… avec le même plaisir que si c’était la première fois.

Ils sont sur la plage de Morgat. Le château est construit. Amélie s’est assise sur le sable pendant que Victor entame le siège du château. La bâtisse et ses habitants sont cernés par une armée de chevaliers braillards.

Amélie rêvasse. Elle pense à sa vie. Comme toujours. Trop d’introspection, peut-être. Trop de questionnements. Si elle n’était pas si compliquée, elle est persuadée qu’il se serait passé quelque chose, avec Thomas. Elle aurait envoyé un signe, il aurait compris et tenté. Mais là, rien. Elle n’ose pas. Elle sait bien pourquoi, mais elle recule le moment où il faudra en parler. Et pour ça, elle a besoin d’être sûre que Thomas est prêt à l’entendre et que cela ne changera rien à ce qu’il souhaite avec elle. Elle cherche en lui la confiance qu’elle peut lui accorder.

Elle pense à Jacques, aussi. Il est peut-être chez lui, là, à deux pas de la plage. Elle aperçoit d’ici le pignon de sa villa. Elle apprécie de plus en plus sa compagnie. Une compagnie un peu déroutante, pourtant. Il est toujours aussi mystérieux. Même si elle l’appelle par son prénom, ils ont conservé le vouvoiement.

Elle se décide à lui envoyer un SMS : Nous sommes sur la plage. Cela vous dit de nous rejoindre ?

Jacques répond immédiatement. J’arrive.

Cinq minutes plus tard, il est là, posé près d’elle, à regarder la mer. À regarder Victor. Ou plutôt à éviter de le regarder. Amélie perçoit une sorte de malaise. Croit déceler une larme au coin de son œil. Quand il se frotte les yeux, il n’y a plus de doute.

– Pardon, s’excuse-t-il. Je pensais que j’étais assez fort pour revoir votre petit bonhomme, mais non.

Amélie se tourne plus nettement vers lui, mais il fixe l’horizon, loin devant, la mer étale, une mer d’huile aujourd’hui.

– J’ai des petits-enfants. Mais je ne les vois plus.

Jacques s’arrête. Amélie ne sait s’il va poursuivre ou suspendre sa confidence. Tout à coup, elle réalise que Jacques a des enfants. Au moins un. Elle pensait plutôt qu’il n’en avait jamais eu. Soit par choix, soit par impossibilité. Et que c’était peut-être cela qui le rendait si triste. Elle attend la suite. Se tait pour laisser la place aux paroles, sans le brusquer. Mais au lieu de développer, Jacques se lève, s’excuse, il préfère rentrer, « c’est trop douloureux ». Et il part, sans qu’elle ait pu dire autre chose que : « Je suis désolée. »

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