Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 52 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 56 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

Noël est là. Gris, venteux, mais doux. Un Noël breton. Animé, joyeux, triste pourtant. Un dernier Noël en famille.

Amélie oscille entre de nombreux sentiments contradictoires. Mais avant tout elle ressent une infinie tristesse. Le genre de tristesse qui affleure, qui s’échappe des profondeurs, qui est trop puissant pour rester contenu. Elle regarde Sylvain, elle pense : « Mon Sylvain, je suis désolée de ce qui va arriver. » Elle regarde Victor, elle pense : « Mon petit amour… pardon, pardon, pour ce que je vais te faire vivre. » Et elle ressasse, et elle s’afflige. Pourtant elle s’accroche à ses certitudes, au fait de plus que jamais savoir ce qui est le meilleur pour elle, à son espoir que ça ne se révélera pas le pire pour les deux hommes de sa vie, que c’est pour du mieux, qu’ils pourront tous être heureux. Des séparations réussies, cela existe. Elle en a déjà vu.

Et puis elle n’a plus le choix. Son cœur a déjà fait ses bagages. Il a mis dans ses valises une histoire de plus de treize ans, les grands événements, les jolis souvenirs, les quelques épreuves, et se prépare à un nouveau voyage. Il a pris son billet en aller simple, le retour en arrière est impossible. Tout dans son être le lui a dit. C’est fini, fini. Au fond d’elle, elle est déjà partie. Son cœur a déjà décroché les amarres. Il reste à trouver le moment et les mots.

*

* *

Ils sont tous là, chez Nadine, pour le repas de Noël. Le réveillon, c’était hier, chez les parents de Sylvain. Aujourd’hui, il y a Hélène, Jocelyn, les deux filles et eux trois. C’est leur dernier Noël ainsi et tous l’ignorent. Sauf elle.

Les trois petits-enfants ouvrent leurs cadeaux dans la liesse et le bruit. On pourrait croire qu’ils sont dix. Les cinq adultes les regardent déchirer les papiers, arracher les bolducs, se battre avec les cartons, porter les jouets à bout de bras pour les présenter à leur public, comme les sportifs la coupe du monde. Et on sourit de les voir heureux. Puis c’est au tour des adultes. Chacun découvre ses cadeaux. Sylvain a offert à Amélie des boucles d’oreilles. Elle se dit que c’est bien, que c’est mieux qu’une bague, elle ne l’aurait pas supporté. Mais elle a l’émotion au bord des yeux qui ne demande qu’à jaillir. Ce n’est pas une bague, mais c’est son dernier cadeau. Elle se met soudain à pleurer. Sans que personne ne comprenne pourquoi. Elle essuie ses larmes en prétextant sa fatigue. Elle est désolée, pardon… « Tout va bien, chérie ? » demande Sylvain avec sollicitude. Elle aimerait qu’il ne l’appelle plus chérie. Cela provoque un regain de sanglots. Il la prend dans ses bras. Elle s’y cache. Elle y blottit sa honte. Elle voudrait lui crier : « Mais lâche-moi, ne vois-tu pas que je ne mérite rien de tout ça, que je vais te faire du mal ? » Mais elle reste ainsi sans rien dire, attendant que le flot s’arrête et qu’elle reprenne consistance.

Quand elle se détache de lui, elle reçoit les regards interrogateurs de sa mère et de sa sœur. Elle élude d’un geste de la main qui signifie « Ce n’est rien ». Puis elle tend à Sylvain son cadeau. Trois disques vinyles pour sa discothèque. Dont un collector qu’il espérait depuis longtemps. Il la remercie, il l’embrasse. Elle a envie de détourner la tête. Elle ne mérite pas plus ce baiser que le reste. Elle se demande ce qu’elle fait là, si ce Noël n’était pas celui de trop. Mais elle voit son Victor qui s’amuse avec ses cousines en toute insouciance et rien que pour cela, elle se dit qu’elle a eu raison.

De toute façon, depuis qu’elle a décidé de quitter Sylvain, elle vit dans cette conscience aiguë des dernières fois. Elles ont un goût doux-amer, une odeur de mélancolie. Elles sont un vivier d’émotions, un terreau fertile pour la nostalgie. C’est dur, mais elle les vit toutes avec cette intensité qu’exacerbe la lucidité.

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