Les dominos de la vie
Chapitre 44 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
Depuis « l’affaire du regard », dans le bar, Amélie s’interroge. C’est étrange comme une simple pensée peut envahir tout l’espace et influencer sa vision. Comme si elle prenait du recul, ou sortait de son corps pour mieux observer en toute objectivité ce qui se passe, ce qui est. Ou comme si elle avait chaussé des lunettes dotées d’un filtre lucide lui permettant d’observer sa propre vie avec une clairvoyance nouvelle.
Et ce qu’elle découvre la déçoit. La fait frémir, même. Elle voit un couple qui cohabite en bonne intelligence, englué dans des habitudes, une petite routine qui a perdu toute saveur, des gestes machinaux, un mode automatique. Un couple qui a laissé passer les années sans s’entretenir, sans prendre soin de lui. Elle voit un homme qui ne la regarde pas vraiment, ne lui parle que de maisons, de chiffres, de surface de terrain. Un homme qui est centré sur lui, qui l’oublie, qui la considère certainement comme une part de lui-même ou un élément acquis de sa vie. Elle voit leur fils qui grandit, s’épanouit dans l’amour de ses parents comme s’il avait pris toute la place, comme s’il remplaçait celui qu’ils sont censés se porter l’un à l’autre. Elle voit une famille comme il y en a sans doute beaucoup. Une famille heureuse, au moins en apparence. Une famille où rien ne dépasse, mais où rien ne vibre non plus. Une famille qui brille en surface, mais qui grise en dessous.
Finalement, c’est comme si elle avait ouvert les yeux.
*
* *
Elle n’en parle pas à sa sœur. Elle sait trop ce qu’elle lui répondrait. Hélène a à peu près la même vie que celle qui l’étouffe aujourd’hui, sauf que pour elle, elles ont des vies parfaites. Des vies rêvées. Des vies qu’aucune personne normale et sensée n’aurait envie de quitter.
Elle préfère attendre de voir Julie le mercredi. Dès qu’elles sont seules, Amélie se lance. Son amie l’écoute attentivement. Essaie de prendre la mesure des mots, d’imaginer ce qu’ils signifient vraiment, d’évaluer les conséquences.
– C’est à ce point-là ?
– Tu sais, quand on ne veut pas voir les choses, on est très doué. Enfin moi, en tout cas. Regarde, avec ma tumeur. Je savais bien, plus ou moins consciemment, qu’un truc clochait. Mais je ne voulais pas savoir. Comme si ça pouvait me protéger… alors que ça aurait pu me tuer. Là, c’est un peu pareil : avec Sylvain, j’ai tout pour être heureuse, mais je ne le suis pas. Et je n’ai pas envie de faire l’autruche parce que ça m’arrange de ne pas voir. Je suis en train de me rendre compte de plein de petites choses.
– Tu es en train de me dire que tu vas quitter Sylvain ?
Amélie tarde à répondre.
– Je suis en train de te dire que, si rien ne change et si mon intime conviction se confirme, oui, à plus ou moins long terme, je partirai.
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