Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 144 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 151 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas ;

accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour en appeler à vous

les richesses ; car pour le créateur il n’y a pas de pauvreté,

il n’est pas d’endroit pauvre, indifférent.

R.M. Rilke, Lettres à un jeune poète

 

C’est un peu fébrile qu’Amélie se présente un samedi matin, à 9 h 30, à la porte d’un gîte, en bordure de Douarnenez. Le jardin offre une vue sur la baie, différente de celle de Morgat. Le panorama depuis la terrasse est tout bonnement magnifique, sous un ciel bleu éclatant.

Ils sont plusieurs à attendre, ont échangé des saluts, des regards, entre gêne et contentement. À l’heure dite, la porte s’ouvre pour les inviter à entrer. L’animatrice de l’atelier, une certaine Antoinette, les accueille avec un large sourire et leur souhaite la bienvenue. Ils commencent par quelques réjouissances : thé ou café, petites viennoiseries les attendent. Puis ils s’installent à la grande table de la salle à manger. Ce midi, ils pourront profiter du jardin pour pique-niquer et ils y resteront pour écrire dans l’après-midi. Pour l’instant, il fait encore un peu frais.

Un tour de table mentionnant leur nom, leur profession et leur situation de départ vis-à-vis de l’écriture leur permet de se présenter brièvement. Ils sont cinq apprentis écrivains et boivent les paroles d’Antoinette pendant qu’elle leur donne une idée du programme du week-end. Ils sont là pour partager et écouter, dans la bienveillance, les textes des autres. Pas de jugement sur le texte et encore moins sur la personne. Ils sont là pour écrire côte à côte et en parler ensemble. Ce n’est pas non plus un atelier d’écriture thérapeutique. « Écrire, c’est aller où on ne sait pas », explique Antoinette, ce qui amuse intérieurement Amélie, qui voit très bien ce qu’elle veut dire. Il faut être capable de laisser aller sa plume, et donc de lâcher prise d’une certaine façon. Comme le dit René Char, « les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux ».

Ils vont commencer par des exercices somme toute classiques en atelier, qui vont leur permettre de se mettre en route tranquillement et de se dégourdir le crayon en même temps que l’esprit : portrait chinois, liste de petits bonheurs (Amélie est de fait très inspirée par le sujet) et de choses indispensables à la manière des notes de chevet de Sei Shōnagon, texte centré sur les souvenirs façon Georges Perec avec ses « Je me souviens… ». Pour l’instant, c’est facile et cela rassure Amélie. Ce qu’elle perçoit de bienveillance dans le groupe, aussi.

La pause du repas permet de discuter, de faire connaissance autrement.

Puis l’atelier reprend, dehors. Et le lendemain.

Les propositions d’écriture sont riches et variées. À chaque fois, le temps est limité, il n’y a pas à tergiverser ni trop réfléchir, il faut se lancer, laisser courir les mots. La contrainte de départ offre paradoxalement une grande liberté. Le cadre entraîne les mots. Ils écrivent à partir d’un titre, d’un incipit, d’une photo, d’un objet, de quelques phrases d’un synopsis… s’appuyant sur les textes fournis par Antoinette à titre de modèles ou d’exemples. Ils s’amusent aussi avec des jeux littéraires de l’Oulipo, rient beaucoup des résultats de leur logo-rallye. Ce que retient Amélie, c’est surtout l’importance d’explorer tous les sens, dans les descriptions, de ne pas s’en tenir à la vue.

Les retours sont intéressants, l’analyse d’Antoinette impressionnante de précision et très enrichissante. Amélie, qui est convaincue de ne pas avoir de voix particulière à l’écrit, s’étonne de la perception de ses collègues. On trouve son écriture jubilatoire. Et elle repart à Morgat avec tout ça, le bonheur d’avoir écrit pendant deux jours, d’avoir partagé avec d’autres, d’avoir été lue et entendue. Elle repart avec un peu plus de joie dans le cœur, c’est aussi simple que ça. Elle repart en se disant que l’inspiration est partout et qu’il suffit d’un déclencheur, d’un élan… qu’il faut se lancer sans écouter ses doutes.

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