Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 123 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 130 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

Ne vous observez pas trop vous-même.

Ne tirez pas de conclusions trop rapides de ce qui vous arrive ;

laissez-le simplement vous arriver.

R.M. Rilke, Lettres à un jeune poète

Le lendemain du dîner avec Jacques Le Gall, Amélie retrouve Gaëlle, Gaspard et Thomas pour un bowling. Ils ont tellement sympathisé tous les quatre qu’ils se retrouvent pour des soirées off qu’ils organisent seulement pour eux. Elle a du mal à se l’expliquer, mais entre eux tout a été évident dès le début, amicalement parlant. Une espèce d’alchimie. Une longueur d’onde commune. Il y a des coups de foudre amicaux comme il y a des coups de foudre amoureux.

L’évidence amicale s’est surtout imposée avec Gaspard et Gaëlle. Avec Thomas, c’est un peu différent. Cela a des airs d’amitié, mais c’est plus complexe ou plus subtil. En tout cas cela interpelle Amélie. Il y a des regards furtifs qui pourraient signifier une envie de plus. Des gestes, aussi. Une main qui se permet d’effleurer, sous couvert de maladresse. Un contact plus appuyé au moment de l’aider à lancer sa boule. Des rires partagés. Une complicité immédiate. Du désir qui naît, dans ses entrailles. Des sensations électrisantes qu’elle avait oubliées. Et cette cohorte de questions qui tourmentent avec délice. Est-ce que je lui plais ? Est-ce qu’il pourrait avoir envie d’être avec moi ? Est-ce que je suis prête ?

Jeudi soir, ils se verront en tête à tête. Pour la première fois. Ils ont bloqué la date quand il le lui a proposé par texto. En attendant cette soirée, le trac monte un peu. La fébrilité. L’envie et la peur, mêlées.

C’est ce qu’Amélie explique à Julie, le lendemain. Julie qui applaudit aux récentes avancées de son amie. Le récit de son dîner avec Jacques Le Gall (enfin, Jacques, mais elle a du mal à s’habituer, ça reste un client…) et de la soirée bowling l’a enchantée.

– J’ai comme l’impression qu’il y a quelque chose qui se débloque !

Amélie oscille entre satisfaction et crainte. N’arrive pas à se réjouir pleinement. Est empêtrée dans ses peurs. Tout est si nouveau, pour elle. La dernière fois, elle avait dix-sept ans.

*

* *

Elle retrouve Thomas dans un pub, à l’extérieur du centre-ville. Ils ont préféré. La meilleure stratégie pour éviter de tomber sur des connaissances. Elle a mis une robe, cette fois. Sobre et pas trop courte, mais une robe. Avec un petit décolleté, joli mais pas plongeant. Qui laisse suggérer, mais ne montre rien. De toute façon, Thomas a déjà dû la scanner, depuis le temps qu’ils passent des soirées ensemble.

Ils se sont perchés sur des chaises hautes, à une table haute, ont commandé une pression chacun. Il la regarde et sans doute qu’elle rougit, là, sous les lumières tamisées du pub. Peut-être à cause du désir qu’il lui inspire. Dès qu’elle est près de lui, il se passe quelque chose dans son corps qu’elle n’a plus connu depuis longtemps. Elle s’oblige à n’en rien laisser paraître. Vise le naturel, se concentre sur l’amitié. Essaie d’oublier comme Thomas a du charme. Tente de le résumer à un bon copain, simplement un peu trop à son goût. Elle aime plus que tout son sourire. Et sa conversation. Tout ce qui se dégage de lui. Une assurance sans prétention. Il est posé là, serein. Il la regarde avec bienveillance. Dans ses yeux noisette, elle se sent intéressante. Et jolie, aussi. Ils discutent. Ils rient. Elle aime son humour. Et elle a toujours été bon public. Alors oui, elle rit beaucoup. Thomas la scrute tout à coup avec sérieux, puis ajoute :

– J’adore ta joie de vivre.

– Ah, se contente-t-elle de dire.

– C’est ce qui m’a marqué tout de suite, la première fois que je t’ai vue. Ton côté pétillant. Ce n’est pas qu’une question de bonne humeur apparente, c’est plus profond. Tu es solaire, je crois.

Pétillante, solaire… Ses mots sont des plumes qui caressent son cœur. Comme cela fait du bien d’entendre ça. Comme c’est bon. Et puis, cela sonne comme une vérité qui pourrait tout à fait rester dans le cadre amical. Thomas ne la drague pas. Il lui dit ce qu’il pense d’elle avec franchise et sincérité. Elle ne voit pas en lui le mec qui flatte pour mieux mettre dans son lit. Elle voit un homme qui discute avec une femme et lui fait comprendre qu’elle l’intéresse. Tout simplement, sans pression ni surenchère. Sans impatience. Et ça lui plaît.

Pour ce soir, ils en resteront là. Chacun regagnera sa voiture. Il n’y aura pas de baiser échangé, ni même aucune certitude qu’il y en aura un, plus tard. C’était juste une soirée entre amis, une soirée à deux pour, peut-être, un jour se rapprocher.

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