Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 108 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 114 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

Depuis qu’Amélie effectue le rituel des cinq Tibétains, elle a l’impression d’être plus en forme dès le matin. Plus souple, aussi. Et plus tonique.

Elle s’est mise à la course à pied. Pour qui la connaît, c’est plutôt cocasse. Elle n’a jamais aimé ça. Elle a gardé du collège une aversion totale pour l’endurance. Était nulle. N’a plus jamais couru depuis sa terminale. Mais aujourd’hui, c’est différent. Personne ne l’y a obligée. Elle en a eu envie. Comme ça, un matin. Sans raison, sans chercher à comprendre.

Lorsqu’elle court, elle a l’impression de remettre de la vie dans son corps. Ce corps qu’elle avait oublié, et peut-être malmené, elle voulait à présent prendre soin de lui, le choyer, lui témoigner sa gratitude. Ce n’était pas qu’une enveloppe. C’était son socle, son navire. Et elle aime cet effort, se mettre en mouvement, se faire mal, mais se faire du bien en même temps, oxygéner toutes ses cellules, sentir la vie se répandre en elle au rythme de ses foulées.

Le sentier côtier étant trop escarpé pour elle, elle a trouvé des routes peu passantes et des chemins, du côté de Morgat. Elle a commencé avec de petites distances. Les samedis matin où elle a Victor, elle a remplacé la couture par un footing avec Loïc. Sa mère vient garder son fils, puis elles déjeunent ensemble. Un samedi sur deux. Et un samedi sur deux, sa mère lui serine la même chose : il faut comprendre Hélène, ne pas la laisser ainsi, mettre de l’eau dans son vin. Amélie en a assez de devoir se justifier. Elle ne dit pas à sa mère qu’elle pense avoir compris où était le vrai nœud du problème. Et puis, il n’y a pas de quoi être si attristée, elles n’ont pas coupé les ponts : elles se voient en famille, avec les enfants, et Jocelyn. « Oui, mais ça n’est plus comme avant », rétorque à chaque fois Nadine, nostalgique du temps où ses deux filles s’entendaient si bien. Amélie l’admet, mais essaie de raisonner sa mère : la vie n’est pas linéaire, il y a des phases. C’est ainsi, « il faut laisser du temps au temps ». Amélie se moque gentiment de sa mère en réutilisant sciemment ses phrases pseudo-philosophiques fétiches.

Ce samedi, son footing solitaire s’achève à son banc. Il n’y a personne. Amélie entame ses étirements, tente de retrouver son souffle, effectue de grands cercles en marchant. C’est alors qu’elle l’aperçoit. Comme s’il l’attendait, lui dont la maison est plus loin vers le port. Comme s’il sentait qu’elle était là. Sinon pourquoi arriverait-il toujours quand elle se trouve dans les parages, quelle que soit l’heure, quelle que soit la météo ? À se demander s’il ne possède pas une horloge télépathique.

– Eh, bonjour, monsieur Le Gall ! s’exclame-t-elle, enjouée.

Il ne marque pas de surprise, s’approche d’elle pour ne pas avoir à crier et la salue.

– Bonjour, madame…

Elle sent qu’il hésite. Il a dû oublier son nom.

– Amélie Blondin, de l’agence…

– L&A Déco, oui, oui, je me souviens.

Amélie ne peut s’empêcher d’éprouver une étrange sensation lorsqu’elle dit son nom. Ce nom qu’elle va quitter bientôt pour retrouver celui de sa jeunesse, celui de son père.

– Je travaille sur votre devis. Je devrais pouvoir vous l’envoyer dans le courant de la semaine prochaine.

– Vous êtes une rapide, estime-t-il avec un demi-sourire inespéré.

– Je prends ça comme un compliment. Bonne journée, monsieur Le Gall !

Amélie s’engage dans le sentier qui mène à la maison. Elle n’en attendait pas plus, pour ce premier échange. Elle repense à Julie. Finalement, ça n’a pas été si bizarre que cela.

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