Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 133 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 140 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

Et soyez joyeux et confiant.

R.M. Rilke, Lettres à un jeune poète

 

Sa relation avec Hélène s’est apaisée. Peut-être parce que celle-ci a renoncé aux reproches, peut-être parce qu’elle a fini par digérer leur séparation et constaté que Victor va bien, peut-être parce qu’Amélie s’est posée un peu, après sa crise existentielle et qu’elle la reconnaît à nouveau. Elles ont eu toutes les deux une grande conversation à ce sujet, la dernière. Hélène avait eu cette phrase un peu malheureuse : « Toi qui étais si sûre de toi et de ton choix, admets au moins qu’à un moment, tu ne savais plus où tu en étais et que c’était un peu le foutoir dans ta tête. » Et Amélie avait admis. À leur grande surprise à toutes les deux. Amélie avait admis, oui, que ça n’avait pas été aussi facile qu’elle le croyait, qu’elle avait douté. Et Hélène avait reçu cet aveu avec bienveillance. Puis elle avait convenu de sa réaction excessive, de ses torts (oui, Amélie a le droit de vivre comme elle l’entend). L’une avait reconnu un certain égoïsme, l’autre avait salué a posteriori son courage (il en fallait, pour tout quitter). Tout cela ressemblait fort à une réconciliation. De toute façon, les deux sœurs s’aimaient trop pour rester fâchées.

Son histoire avec Thomas, qui dure depuis plus d’un mois maintenant, apporte à Amélie bien-être et sérénité. Pour autant, elle le tient à l’extérieur de la famille. Inutile de donner une existence à ce qui n’en a pas vraiment, ou ce qui est voué à ne pas en avoir. Non qu’ils se cachent. Ils vivent leur histoire comme elle vient. Mais peut-être avec moins de légèreté. Au moins pour Amélie. Julie s’en est rendu compte, d’ailleurs. Elle l’a mise en garde : « Tu t’attaches… » Amélie s’est agacée du mot et du fond de vérité. Évidemment qu’elle s’attache… Comment pourrait-il en être autrement ? Thomas est si parfait, leurs heures à deux sont si intenses. Alors oui, elle s’attache. Involontairement. Elle ne sait pas trop quelle image associer à ce verbe. Elle voit parfois un cœur ligoté. Ou ses poignets liés à une corde amarrée à Thomas. Ou ses bras qui l’enserrent tout entier. Comme si elle s’accrochait à lui… Mais sans le dire, sans lui montrer.

Sauf qu’il n’est pas dupe. Il perçoit certains regards qui expriment trop. Qui tiennent du sentiment amoureux. Qui n’avaient pas leur place dans leur contrat initial, mais qui se sont frayé un chemin sans y avoir été invités. C’était le risque… Lui-même mentirait s’il prétendait ne rien éprouver. Il aime tout en Amélie, mais il n’est pas prêt. Ses blessures d’avant sont trop fraîches, son cœur n’est pas assez solide. Et puis il ne se voit pas se lancer dans une nouvelle et longue histoire, penser emménagement, vie commune, famille recomposée. Non, vraiment, ce serait trop tôt. Amélie perçoit peut-être les prémices de ses doutes, ses appréhensions. Il ne sait pas. Ils n’en parlent pas.

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Amélie s’est finalement mise à l’écriture. Une sorte de journal intime où elle écrit en mode automatique, laisse ses idées et toutes ses pensées s’échapper, se déverser dans un carnet en cuir bleu. Quand elle en ressent l’envie, elle le saisit, ouvre son stylo et griffonne. Laisse courir les mots sur le papier. C’est parfois sans queue ni tête. Elle passe du coq à l’âne. Il n’y a aucun ordre, ni logique ni chronologique. Cela sort comme ça vient, de son cerveau à la mine du crayon. Ses états d’âme, ses questionnements, son rapport à son corps, ses sentiments. La vie. L’amour. Et l’écriture. La satisfaction qu’elle éprouve à écrire pour elle, sans but, sans enjeu.

Le bonheur des mots et rien d’autre.

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