Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 138 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 145 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

 

– Oh, toi, ça n’a pas l’air d’aller… observe Jacques alors qu’il la retrouve sur un banc, près de l’aire de jeux préférée de Victor.

Elle se demande s’il fait allusion à son air déprimé ou à d’éventuels stigmates de gueule de bois. À moins que sa mauvaise mine ne relève d’une combinaison des deux.

– Ça se voit tant que ça ?

Amélie sourit tristement à la remarque de Jacques, lui raconte les derniers événements. Jacques était au courant, pour Thomas. Elle l’avait tenu informé des suites de cette rencontre. Il est devenu petit à petit son troisième confident, celui qui a le privilège de l’âge, le recul de la sagesse. Jacques n’est pas plus surpris que cela. Comme Julie, comme Loïc. Au fond, tout est plutôt logique.

– Je sais… À vrai dire je ne pensais pas être devenue aussi accro.

Jacques la regarde avec gentillesse. Il aimerait sans doute la rassurer, la consoler, mais il se sent maladroit. Les mots des autres ont rarement la capacité à soigner un cœur meurtri après une rupture. Tout cela est surtout une aventure personnelle et intérieure. Il faut laisser le temps faire son œuvre. On en guérit un jour.

Amélie évoque sa soirée de jeudi, sa cuite monumentale. Elle y met de l’humour (noir), Jacques rit. Et elle est heureuse de le voir rire, de constater qu’il est moins triste qu’avant. Il lui a dit, il n’y a pas très longtemps, que leur relation lui fait du bien, qu’il en est étonné, mais heureux. Et elle aussi. C’est étrange comme un lien s’est créé, puis s’est imposé comme une évidence. Et Amélie sait déjà qu’elle l’invitera pour l’anniversaire de Victor, début juillet. Qu’il ne peut pas en être autrement. Qu’il compte pour elle et pour Victor, et qu’il y a sa place.

– Toujours pas de nouvelles de ton fils ? lui demande-t-elle.

– Non. Il est buté. Il tient de son père… Et il a raison. C’est à moi d’aller vers lui, j’imagine.

– Tu n’as jamais voulu m’expliquer la raison de votre brouille…

– C’est vrai.

Amélie entend l’hésitation de Jacques. Est-il enfin sur le point de se livrer ?

– Bon, tu as raison… Il est sans doute temps que je t’en parle. J’espère simplement ne pas trop descendre dans ton estime.

– Pourquoi tu descendrais dans mon estime ?

– Tu vas me trouver très « vieille France ». Conservateur, ou carrément réac.

– N’importe quoi… Raconte toujours. Je te dirai ce que j’en pense.

– Ça ne va pas être long. Comme tu sais, Maxime a deux enfants, Léa et Titouan. Il a été avec leur mère pendant dix ans. Marie. Mais il l’a quittée, l’automne dernier. Et… je ne l’ai pas supporté.

Amélie fronce les sourcils.

– Mais ! Tu n’as pas le droit de t’immiscer dans ses choix. C’est sa vie… Il avait sans doute ses raisons. Regarde, moi, j’avais les miennes… et personne n’a à en juger. Et puis il a besoin de ton soutien ! Ce n’est pas parce qu’on est celui qui part qu’on n’est pas malheureux aussi… Ce n’est pas si facile !

Amélie, consciente de s’être emportée, se tait brusquement. Jacques sourit.

– Je n’avais pas fini…

– Oups, pardon. Je t’écoute.

– Il est parti parce que… Argh, j’ai encore du mal à le dire. Parce qu’il… préfère les hommes. Apparemment. C’est venu comme ça.

– J’imagine que ça n’a pas été aussi soudain… et que cela suppose à la fois beaucoup de réflexion et une grosse dose de courage pour l’admettre et prendre la décision de partir.

– Mais je ne comprends pas. Comment c’est possible, hein ? Il aimait Marie…

– Ça n’empêche pas… Il n’y a pas d’âge pour se découvrir homosexuel.

– Mais c’est contre nature, enfin !

Jacques a élevé la voix. Sa colère est toujours là. Son incompréhension. Son dégoût, peut-être.

– Alors là, c’est sûr que je ne suis pas d’accord avec toi. Ça existe depuis la nuit des temps. Et ça ne se choisit pas. Ton fils n’a pas choisi. Je ne serais pas étonnée qu’il l’ait su très tôt et ait préféré refouler cela pour avoir une vie normale, avoir des enfants… et ne pas avoir à t’affronter peut-être. Tu aurais pu être de ces parents qui mettent leur enfant à la porte ?

Jacques baisse la tête.

– J’ai eu un père militaire, j’ai reçu une éducation très stricte, des principes à l’ancienne… Et j’ai beau avoir lutté contre toute ma vie, je ne peux pas m’empêcher d’être fermé sur le sujet et d’avoir honte. Oui, j’avoue, j’ai honte. Et je sais que c’est grave. Mais le pire, c’est quand je pense aux enfants… Je n’arrive pas à envisager ça, que mes petits-enfants puissent un jour vivre avec deux hommes ! Ça me sidère, ça me révolte…

– Je vois ça…

Jacques suspend son discours, dévisage Amélie.

– Je te l’avais dit : je suis un gros con. Et je dégringole dans ton estime.

– Ce n’est pas la question. Tu portes un jugement. Tu ne cautionnes pas la décision de ton fils et ce qu’il devient. Alors, oui, cela heurte tes principes et ta pensée, mais… qu’est-ce qui est le plus important ? Le bonheur de ton fils, non ? Il a le courage de devenir lui-même, quitte à s’opposer à toi. Tu devrais être fier. Et t’interroger sur cette honte, oui… parce que les temps ont changé et que c’est très bien, ainsi. Que c’est banal aujourd’hui. Mais oui, ne me regarde pas comme ça ! C’est banal. La preuve, on leur a accordé le droit de se marier. Et pourquoi cela serait forcément négatif pour tes petits-enfants ? S’ils voient leur père heureux et épanoui… et qui assume qui il est. Moi, je trouve que c’est un exemple à suivre. Tu as peur de quoi ? Du qu’en-dira-t-on ? Mais c’est un non-sujet ! Sois plus ouvert, deviens moderne !

La diatribe d’Amélie finit par amuser Jacques. Elle le pousse dans ses retranchements, elle le brusque un peu, et peut-être qu’il en avait besoin. Un peu comme une fois, alors qu’il avait le moral au plus bas, elle lui avait dit de se remuer, que la vie était belle, qu’elle en savait quelque chose, qu’il n’avait pas le droit de se laisser aller dans le malheur complaisant. C’est là qu’elle lui avait parlé de sa maladie, de son regain de vie. C’est là qu’il avait compris pourquoi Amélie ressemblait à une fée et pourquoi elle lui faisait autant de bien.

– Tu ne peux pas continuer à être dans le refus et le déni. Et te priver de ton fils et de tes petits-enfants. C’est idiot, et ça ne sert à rien. Tu es malheureux de cette situation, et sans doute qu’eux aussi. C’est à toi de faire un pas vers eux ! À toi d’agir… À toi de devenir meilleur.

Jacques regarde Amélie avec gratitude. Ce petit brin de femme lui apporte tant.

À s’occuper de lui, elle en a oublié son chagrin.

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