Les dominos de la vie
Chapitre 85 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
Quelle que soit la balade qu’effectue Amélie depuis la maison de mémé Corentine, elle se termine souvent par une halte sur un banc qu’elle aime particulièrement, non loin du jardin, sur la pointe du Menhir, en face de celle du Kador. Là aussi, la vue est belle. Là aussi, elle venait se poser avec son aïeule. C’est d’ici que celle-ci tentait d’apercevoir le bateau de pêche de son mari quand il rentrait au port. Le poste d’observation qui est resté le sien, même quand le bateau n’est plus rentré au port.
À côté du menhir, il y a une grande pierre plate. Une sorte de dolmen minimaliste auquel une légende conférait des vertus magiques. On l’appelait dans le coin la pierre au mariage : il se disait que si une jeune fille restait longuement assise sur cette pierre, elle pourrait espérer un bon mari dans l’année. Mémé Corentine n’avait pas dérogé à cette tradition. Une photo d’elle en costume et sabots de bois en atteste quelque part, au fond d’un vieil album.
Mémé avait bien essayé de convaincre Amélie de l’imiter, mais cette dernière avait refusé de se laisser berner par cette légende d’un autre temps.
Le banc est libre. Amélie sourit. C’est son banc, à présent.
Elle s’assoit. Sort un livre qu’elle a pris avec elle, un roman de Balzac. Se met à lire. Depuis quand ne s’était-elle plus octroyé ce plaisir ? Dans sa vie à cent à l’heure, elle ne lit plus depuis longtemps, à part deux-trois pages juste avant de s’endormir. Mais elle a trouvé ce livre posé sur le buffet de Corentine et elle s’est dit que la lecture serait peut-être la compagne idéale de sa solitude.
Au bout d’un moment, quelqu’un s’approche du banc et s’installe à côté d’elle, sans un bonjour, sans s’excuser de venir troubler sa quiétude. Elle jette un coup d’œil furtif sur le nouveau venu. Un homme d’une cinquantaine d’années qui fixe la mer dans une immobilité parfaite. Son regard revient à son livre, mais c’est comme si le charme était rompu. Cet homme la déconcentre. Elle était tranquille. N’aurait-il pas pu aller se poser ailleurs ? Il y a d’autres bancs pas loin. Elle se lève, un peu vexée, replace son livre dans son sac à dos, s’engage dans le sentier qui passe par le parking et lui permettra de revenir chez Corentine.
L’homme n’a pas bougé, n’a pas dit un mot.
*
* *
Amélie a entrepris de se lancer dans un feu de cheminée. Le bois, bien sec, crépite dans l’âtre. Pour son premier dîner en solo, elle a prévu une galette. Elle en a acheté une au marché, en passant, le matin. A opté pour une complète, jambon-œuf-fromage. La base. Elle est délicieuse, mais le poids qu’elle a sur l’estomac l’empêche de la savourer pleinement.
Loïc et Julie ont pris des nouvelles sur leur groupe de discussion, et même proposé de venir pour la soirée et le dimanche. Elle leur a dit que ça allait, qu’elle avait passé une journée pas si mauvaise, qu’elle persistait dans sa volonté de rester seule, qu’elle allait se coucher tôt. Après, elle a réfléchi… Se coucher tôt ? Projet idiot étant donné le tapage de ses pensées dans sa tête. Si déjà elle parvient à dormir trois heures dans sa nuit, elle aura de la chance.
Elle reprend Balzac. Lire les mots d’un autre apaise et bloque tous ceux qui se heurtent dans son esprit. Et puis lire devant la cheminée, c’était le plaisir de mémé Corentine. Lire quand elle était seule, ou tricoter quand elle était accompagnée.
Au coin du feu, ainsi, dans cette vieille maison, à lire un livre d’un autre siècle, Amélie a tout à coup l’impression d’avoir quitté le sien.
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