Les dominos de la vie
Chapitre 48 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
Parfois le bonheur des autres vous éclate à la figure. Beau, mais violent. Enviable, mais insupportable.
Julie et Mathieu ont organisé une pendaison de crémaillère pour leur nouvelle maison. Ils y sont locataires, parce que Mathieu a toujours cette peur de l’engagement qui le bride et qui fait chaque jour un peu plus souffrir Julie. Mais cette maison avec trois chambres lui fait penser que, cette fois, ils auront la place pour accueillir un petit bout.
Sylvain est là, avec Victor. Cela fait longtemps qu’ils n’ont pas participé à une petite fête entre amis, comme ça. Amélie est pleine de vie, radieuse, mais Sylvain est fatigué de sa semaine, surtout avec le rythme auquel il s’astreint, entre les deux agences. Elle le comprend, mais elle espère quand même qu’il parviendra à faire bonne figure, lui qui a traîné des pieds pour venir.
Il y a surtout des couples. Et surtout, un. Des amis de Mathieu qu’ils ne connaissent pas. Et qui, durant le dîner, leur racontent leur rencontre (digne d’un film), et les grandes lignes de leur histoire d’amour. On s’étonne, on s’extasie, on les félicite. Tant d’amour, c’est trop. Amélie pense à ses parents. Ces deux-là sous ses yeux se sont trouvés. Comme eux. Il y a parfois des évidences éclatantes. Plus que le récit, ce qui le prouve, c’est tout le reste, le non-verbal, les gestes, les regards brillants, tout ce qui émane d’eux, et les mots qu’ils ont l’un pour l’autre, leur façon de s’interpeller, de se parler. Deux âmes sœurs, un rayonnement. Et des couples autour qui ne peuvent rivaliser ; peut-être plus anciens, peut-être moins romantiques, sans doute moins chanceux. Ainsi que deux-trois célibataires que cette histoire doit faire rêver.
Amélie passe le reste de la soirée dans ses pensées, observant à la dérobée ce couple de comédie romantique. Elle n’a jamais été jalouse, ce n’est pas dans son caractère, mais elle ne peut s’empêcher de les envier. Elle aurait voulu connaître ça, l’amour à son paroxysme. Elle regarde Sylvain qui sirote son verre de vin rouge, au loin, et elle ne peut s’empêcher de se dire qu’elle s’est trompée. Que son âme sœur, si elle existe, doit être ailleurs.
*
* *
Quand elle y repense, avec Sylvain, ils n’ont jamais connu la passion, l’effervescence, le manque aigu, l’amour céleste. Ils ont commencé comme n’importe quels lycéens qui se plaisent. Ils sont sortis ensemble. Ils ont appris à s’aimer. Ils ont surtout grandi l’un avec l’autre. Mais leur amour n’a pas vraiment grandi. Il est resté simple et petit. Sans grandes ambitions. « On est bien, ensemble », (se) disaient-ils souvent.
Et tout à coup, là, après cette soirée d’octobre qui se voulait festive, Amélie retombe dans ses affres de femme insatisfaite. Elle qui, plus jeune, pensait en voyant ses parents que l’amour serait la grande affaire de sa vie, elle se rend compte qu’elle est passée à côté. Que l’amour qui la lie à son homme est avant tout de l’affection, et qu’elle aimerait connaître autre chose, l’amour avec un grand A. Celui des grands romans et des plus belles chansons…
Et que pour le connaître, elle va devoir sauter du train.
OceanofPDF.com