Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 116 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 123 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

Rentrez en vous-même. Cherchez la raison qui, au fond, vous commande d’écrire. (…) Demandez-

vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : dois-je écrire ? (…) Et si cette réponse devait être

(…)

« Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité.

R.M. Rilke, 1 Lettres à un jeune poète

 

C’est un dimanche de pluie entier. Temps bouché, eau continue, impossible de sortir. Amélie reste au chaud près du feu. Elle a entamé la (re)lecture de Lettres à un jeune poète.

Ce qu’elle éprouve tient du vertige. Elle ne se sent pas à la hauteur. Si l’écriture a pu sortir de sa vie si longtemps, c’est donc qu’elle ne lui était pas indispensable. Et si elle revenait à présent, au simple détour d’une conversation banale avec un étranger, c’est qu’elle tient plus d’une lubie qu’autre chose. Une lubie née sur les cendres froides d’écrits d’adolescence. Amélie ressort de là les épaules basses, la motivation en berne, la confiance en miettes. Elle n’a plus la naïveté de ses jeunes années. Elle n’a sans doute aucun don. Et puis, encore une fois, qu’aurait-elle à dire ou à raconter ? Elle se voit comme une coquille de noix vide et sèche. Elle n’a rien d’intéressant à écrire.

Mais elle veut essayer quand même. Prend une feuille de papier dans un tiroir, s’assoit à la table, regarde la mer. Tente d’écrire un poème. Jette des images. Griffonne des mots. Des mots pour elle et qui le resteront. Des mots qui finiront sans doute dans une poubelle.

Peut-être que c’est une histoire de timing. Peut-être n’est-ce simplement pas le bon moment. Peut-être est-il maladroit de décréter, un dimanche matin de mars : « Aujourd’hui, je vais écrire. » Artificiel, fabriqué, insincère. Et que le résultat ne vaut rien. Du toc en papier, rien de plus.

Elle ne sera jamais écrivain.

*

* *

Le livre n’est pas très long. Dix lettres le composent. Amélie s’est octroyé des pauses, mais le termine avant le soir. L’ensemble la laisse songeuse. Il n’y est pas question que d’écriture et de poésie. C’est aussi toute une réflexion sur l’existence, et sur l’incidence de celle-ci sur la créativité de l’artiste, sur son inspiration.

À lire Rilke, l’écriture est une entreprise ambitieuse qui se nourrit de tout, mais surtout de solitude. Elle sourit. Elle est en plein dedans. Et elle n’a pas franchement l’impression que cela lui réussit. Il y a des jours où elle apprécie le calme et le silence d’une vie en solitaire. Il y a des jours où le vide la prend à la gorge et l’étouffe. Elle n’imagine pas la solitude devenir son amie. Elle va retourner à Quimper demain, avec l’envie de voir du monde, d’entendre la vie des gens, la foule qui bruisse, les voitures qui klaxonnent. Et ne pas revenir ici tout de suite. Même si c’est sa semaine, elle va dormir dans son appartement du centre-ville, demain soir, et peut-être les autres soirs. Parce que, plus que l’écriture, ce qui la travaille ici, maintenant, s’appellerait plutôt la déprime.

La solitude est une expérience inédite. Mais très inconfortable, la plupart du temps. Parfois elle se demande ce qu’elle fait là, toute seule, dans sa vieille maison alors que la vie palpite dehors.

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1. Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke, trad. par Claude Mouchard et Hans Hartje, LGF, 1989.

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