Les dominos de la vie
Chapitre 15 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
Le seul défaut de Quimper aux yeux d’Amélie, c’est qu’il n’y a pas la mer. Alors, souvent, elle prend sa voiture pour aller la voir, marcher le long de sa côte, ou simplement se poser sur un banc, sur une pierre ou sur le sable pour la regarder. Admirer ses nuances, écouter les vagues, observer l’eau qui se fracasse sur les rochers, chercher à savoir si la marée monte ou descend, réfléchir.
Ce samedi, elle est allée du côté de Douarnenez avec Victor. Sylvain travaille. Sa sœur aussi. Amélie est donc passée la voir dans sa boutique. Hélène était ravie de leur visite. Elle adore son neveu. C’était calme, dans le magasin, pour un samedi. Pas un client. « Il fait trop beau, les gens se promènent », a soupiré Hélène. Un refrain qu’Amélie entend souvent.
– Vous faites quoi, ce soir ? a demandé Hélène avant qu’ils ne quittent la boutique.
Au « rien de spécial » d’Amélie, elle a proposé un apéro dînatoire, un truc improvisé, sans prétention, tout simple. Elle a de quoi faire dans le congélateur et ses placards, et elle achètera des pizzas. C’est entendu. Ils se retrouveront à 20 heures.
*
* *
Amélie a apporté tout un attirail d’objets en plastique, seaux, moules variés, pelles et râteaux. Et des Playmobils pour mettre de la vie dans tout ça. Dès leur arrivée sur la plage, il a fallu entamer la construction d’un château. D’une véritable forteresse, plutôt. Une citadelle de Carcassonne que la mer sans pitié ne tarderait pas à ensevelir. Victor avait de l’ambition pour deux. Amélie s’est prêtée de bonne grâce à cette activité.
Maintenant que le château est terminé, elle est assise à deux pas de Victor, sur le sable sec et plus confortable. Elle le regarde jouer avec ses chevaliers. Elle sourit de ses mots et du ton sérieux qu’il emploie. Se demande comment il les connaît déjà. Est-ce l’école ? Il faut dire aussi que Sylvain, en passionné du Moyen Âge, a déjà eu maintes occasions de lui montrer ses livres. Tout a débuté lors des dernières vacances d’été. Ils avaient visité plusieurs châteaux cathares, et Carcassonne. Victor avait été fasciné. Et le Père Noël n’avait eu d’autre choix que d’exaucer son souhait de se voir offrir un château fort Playmobil.
Amélie regarde aussi au-delà de Victor et de son château. Vers la mer. Vers la pointe de Rostudel, là-bas, loin, en face de la plage. La presqu’île de Crozon. Le lieu des souvenirs d’enfance. Sa mémé Corentine, la pêche à pied, les promenades sur le sentier côtier. Tous les petits bonheurs qui appartiennent au passé et qui viennent de temps en temps vous happer. Comme pour dire : « Il ne faut pas oublier. » Elle sourit. La beauté lui fait souvent cet effet-là. Surtout depuis deux ans. Depuis son opération. Elle a toujours eu, du moins le croit-elle, un certain goût pour les jolies choses. Un beau paysage, un ciel particulier, un oiseau qui plane, une lumière. Mais elle mesure bien, plus encore depuis l’IRM, que son besoin de contemplation s’est accru. Ses yeux ne sont jamais assez pleins de beauté. Tout ce qu’elle aime contempler intègre sa collection de bonheurs visuels.
Son regard revient à son petit bonhomme, accroupi dans le sable. Un chevalier passe un mauvais moment. Ils sont à trois contre lui. Elle l’observe en souriant et ressent une bouffée d’amour. Elle a tout à coup envie de le prendre dans ses bras et de le serrer très fort, de le couvrir de bisous. Ne s’en prive pas. Surpris, il éclate de rire, de son rire fluet qu’elle adore. « Attention, maman ! Tu vas tout casser ! » Elle relâche son étreinte. Rappelle à son fils que la mer va s’en charger très vite à présent, puisque les premières vagues ont déjà envahi les douves du château. Qu’importe : il jouera jusqu’à ce que l’eau ait enseveli son Carcassonne. Sous les yeux pensifs de sa mère.
OceanofPDF.com