Les dominos de la vie
Chapitre 79 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
À quoi vont ressembler leurs vendredis soir, à présent ? Avant, ils allaient chez des amis ou des amis venaient chez eux. Parfois ils restaient tranquilles devant un film. Et aujourd’hui ? Qu’en sera-t-il ? Amélie l’ignore. Elle a récupéré Victor à l’école après le passage à l’EHPAD. Ils sont arrivés à la maison. Lui s’est mis à jouer aux chevaliers. Elle s’est assise dans un fauteuil du salon.
L’inertie la reprend. Une sorte de lassitude. Une forme d’attente. Sylvain va-t-il rentrer directement après le travail ? Vont-ils dîner ensemble ? Va-t-il plutôt aller chez ses parents, chez des amis ? Ou sortir ? Elle n’a eu aucune nouvelle dans la journée. Avant, ils s’envoyaient des petits mots. Ne serait-ce que pour se tenir au courant, un aspect pratique, une pensée. Là, rien. Et c’est normal. Ils ne sont plus dans l’avant. Ils sont dans un espace-temps de transition somme toute assez inconfortable. Ils n’ont plus d’habitudes. Ils marchent sur des œufs, doivent inventer et construire à la va-vite un modèle de cohabitation éphémère. Un brouillon. Un origami de vie à trois. Dont on fera une boule de papier qui finira à la poubelle.
Amélie est mal… C’est le genre d’instants où elle pourrait regretter sa décision. Et pourtant, non, au fond. Mais c’est si douloureux, si difficile. De quoi renoncer à renoncer ? Non. Elle n’est pas allée jusque-là pour rien. Il faut avancer.
Il est 20 heures et Sylvain n’est toujours pas là. Amélie se résigne à préparer le dîner. Mais pour combien ? Elle n’a pas de nouvelles. Peut-elle lui envoyer un message pour s’enquérir de sa soirée, pour pouvoir prévoir la sienne et celle de Victor ? Ou cela sera-t-il mal reçu, car à présent il est libre de faire ce qu’il veut et qu’il n’a aucun compte à lui rendre. Oui, mais… En tant que père : ne peut-il pas supposer que Victor aimerait savoir s’il va le voir ce soir, passer du temps avec lui ? Amélie tergiverse… Elle n’a pas le mode d’emploi de leur nouvelle relation. Ne sait pas ce qui est admis, ce qui est interdit, ce qui est souhaitable, ce qui est déplacé. Alors elle prend le parti de préparer un repas pour trois, et elle verra bien… Et quand Victor lui demande quand arrive son papa, elle répond : « Je ne sais pas. » Et elle a envie de pleurer.
*
* *
Lorsque Sylvain rentre, elle est dans le canapé. À regarder une émission débile. Victor est couché depuis longtemps.
– Tu m’attendais ? demande-t-il, étonné.
– Je ne sais pas.
Sa réponse imprime sur la bouche de Sylvain un vague sourire. Il se dirige vers le frigo, en sort une bière, qu’il décapsule, lui en propose une et vient s’asseoir près d’elle.
– Tu aurais peut-être aimé que je te prévienne de mon absence… On a improvisé un truc, avec Mathieu.
Un truc… Tout sera plus flou, à présent.
– Je suppose que tu n’as plus de comptes à me rendre. Mais si tu pouvais penser à Victor… Il était très déçu de ne pas avoir son bisou avant de dormir. Le coucher a été compliqué.
– Il va bien falloir qu’il s’habitue, lance Sylvain, cassant. Puisqu’il aura son père la moitié du temps…
– Si tu avais prévenu, j’aurais pu le rassurer. Tu aurais même pu échanger quelques mots au téléphone avec lui. Là, au lendemain de l’annonce, j’ai senti qu’il se sentait un peu abandonné.
– La faute à qui ?
Sylvain la défie du regard. Amélie n’a aucune envie de se lancer dans une dispute à cette heure tardive, elle se lève et prend le chemin de l’escalier.
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