Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 24 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 24 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

C’est la première fois depuis l’IRM qu’Amélie revoit Mme B. En général, elle s’y rend toutes les trois semaines environ. Sauf si elle éprouve un besoin de s’épancher, si quelque chose l’interroge ou la travaille particulièrement, Amélie n’hésite pas à avancer un rendez-vous. Parfois c’est l’inverse.

Deux ans qu’elles se voient. Mme B. sait presque tout d’elle. Elles ont creusé, ensemble. Elles ont fouillé, gratté, tamisé, nettoyé. Pas jusqu’à effacer et revenir à l’état initial. Il y aura toujours des marques, des cicatrices, des preuves de ce par quoi elle est passée. Il ne s’agit pas d’oublier, mais de vivre avec. Et peut-être, un jour, d’accepter. Les séances avec sa psy sont différentes des confidences à Loïc ou à Julie. Mme B. est un tiers neutre, elle n’appartient pas à sa vie, elle ne fréquente ni sa famille ni ses amis, elle n’a jamais vu son mari. Mais elle en connaît un rayon, à leur sujet. Et elle pose toujours les bonnes questions. Toujours avec un regard bienveillant.

Amélie lui raconte comment elle a vécu l’IRM, le soulagement immédiat. Le tatouage, aussi. La réaction de ses proches. Et son étonnement à elle, de se sentir différente dans une vie identique. Quelque chose grandit en elle. Un souffle neuf. Comme une poussée de sève au printemps. Une envie de profiter de l’existence, puisqu’on lui a donné une deuxième chance. C’est comme si tout à coup, elle voyait la vie autrement. Elle tente d’expliquer son impression de décalage avec les autres. Mme B. dit :

– C’est parce qu’avec ce que vous avez traversé, vous avez acquis une lucidité que les gens de votre âge ne possèdent pas encore. Souvent, cela arrive plus tard. Mais vous, vous avez déjà pris conscience, à trente ans, du caractère éphémère et fragile de la vie. Tout peut s’arrêter bien plus tôt qu’on ne le croit. Vous, vous avez cru, à un moment, que vous alliez mourir. Ce n’est pas rien ! Et vous êtes là, bien vivante, quasiment guérie (l’IRM est venue vous le confirmer). Vous mesurez votre chance. Et vous avez envie de le faire savoir. Par ce tatouage, par exemple. Ne cherchez pas à provoquer des changements. Laissez-vous simplement porter par ce qui arrive. Et vous verrez bien !

Mme B. utilise souvent des images. Celle de la planche de surf, par exemple, qui joue avec les vagues et nous emmène dans un savant mélange de prise de risque, de maîtrise et de lâcher-prise.

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Souvent, après son rendez-vous avec Mme B., Amélie s’arrête à la maison de retraite qui se trouve à proximité du cabinet. Sa mémé Corentine y passe ses vieux jours avec l’encadrement médical et la sécurité qui lui manquaient lorsqu’elle vivait chez elle.

Amélie appréhende toujours le moment où elle franchit la porte de sa chambre, l’état dans lequel elle va trouver sa grand-mère, autrefois si dynamique, si joviale. Chaque fois qu’elle la voit, il lui semble qu’elle la perd un peu plus. Sa mémé disparaît progressivement, comme derrière un voile qui s’épaissit et peu à peu deviendra un rempart entre elles. Elle ne peut s’empêcher de se la figurer en Bigouden, avec son costume noir et coloré, sa coiffe sur la tête, en train de danser l’andro, la gavotte, la valse, la scottish, dans les fest-noz, les fest-deiz, au son du biniou et de la bombarde du bagad… toute à sa joie de défiler avec les compagnons de son cercle au festival interceltique de Lorient. Sa grand-mère, c’était surtout cela : une Bretonne dans toute sa splendeur. Fière de ses racines, élevée en breton et au beurre. Reine du far breton, du kig ha farz et du kouign-amann. Née Le Guenec, elle avait épousé un Marec. Avait doté chacun de ses enfants d’un prénom celtique. N’avait pas apprécié que la mère d’Amélie ne poursuive pas la tradition. L’avait souvent dit, et le lui reprochait encore.

Mémé Corentine a eu son lot de joies et deux grands malheurs : la disparition en mer de son marin de mari, et la mort de son plus jeune fils, Yann, le père d’Amélie, d’une crise cardiaque imprévisible.

Elle commence à oublier qu’ils ne sont plus là. Et surtout, de plus en plus souvent, elle parle à ses visiteurs en breton.

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