Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 78 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 84 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

La maison de mémé Corentine est une petite maison typiquement bretonne, comme sa propriétaire. Tout en granit, avec son toit en ardoise qui a bien vécu, sa cheminée, sa porte d’entrée basse, de petites fenêtres peintes en bleu clair aux rideaux brodés blancs. Et à l’angle de la façade, à droite, un magnifique hortensia mauve. Le jardin est entouré d’un muret en pierres plus profond que large, et s’étend presque jusqu’à la mer : jusqu’au sentier côtier. Il n’est plus guère entretenu. La pelouse est simplement tondue de temps en temps. Le reste de la végétation pousse comme elle peut. Au fond, un vieux bateau de pêche semble s’être échoué. Celui de pépé Gaël. Personne n’y a touché depuis sa mort.

À l’intérieur, tout est à l’ancienne. Le sol est de guingois, le vieux buffet côtoie la vieille armoire, tous deux en bois foncé, dans la plus pure tradition bretonne. Au centre, la table est dans le même ton. Une table rectangulaire avec deux bancs de chaque côté. Il y a aussi deux vieux fauteuils qui regardent une vieille télé. Tout est vieux. Mémé Corentine est née ici. Sa maison appartenait déjà à ses grands-parents. Tant de souvenirs vivent dans ces murs, toute une histoire familiale.

Amélie dépose son sac et contemple la pièce. Va dans la cuisine pour se préparer un thé, tente de prendre ses marques, est prise d’une sensation d’étouffement, d’un besoin d’ouvrir les volets, les fenêtres en grand, malgré le froid. Il y a la mer, au loin. Cette vue qui l’apaise autant qu’elle la saisit. Le ciel est d’un bleu pur. Un beau ciel d’hiver. Amélie s’adonne à de grandes respirations profondes pour essayer de se calmer, d’amener un peu de sérénité dans son esprit chamboulé.

Elle sait d’avance ce qui lui fera du bien.

*

* *

Amélie respire enfin.

Elle a enfilé ses chaussures de rando, sa polaire, et elle a pris le chemin côtier derrière la maison, vers la droite. Vers la plage de Morgat. Elle a prévu de se rendre au-delà, jusqu’au fort du Kador. Un endroit qu’elle aime bien. C’est là, sur la pointe, qu’elle venait, petite, avec mémé Corentine. Elles observaient la valse des bateaux, entre ceux qui partaient du port et ceux qui y rentraient. De là aussi, elles pouvaient voir la baie de Morgat, essayer de deviner la maison, et embrasser des yeux toute la baie de Douarnenez. C’était leur endroit à toutes les deux. Et même si, de la presqu’île de Crozon, d’autres sites ont sa préférence, celui-ci a son petit côté unique. Il symbolisait le partage. C’est ici que mémé Corentine lui racontait des histoires. Des vraies, des sans doute inventées. Des histoires de mer et de marins. Des histoires de tempêtes et des histoires de famille. Des histoires de famille tempétueuses. Avec des rivalités, des disparitions, des enfants illégitimes, des mariages arrangés, des affaires d’héritage, sur fond de mer, toujours. Quand elle voulait jouer à se faire peur, Amélie entrait dans le fortin, et plongeait dans son obscurité humide. L’endroit n’était pas rassurant. Surtout quand elle croisait une chauve-souris. Elle regardait le ciel par les percées dans le plafond. Elle lisait les inscriptions, les graffitis. Parfois, elle s’amusait à crier ou à chanter fort. Cela résonnait. Elle se croyait alors forte et courageuse. Mais elle avait la trouille au ventre. Heureusement que mamie n’était pas loin. Adolescente, elle était revenue là, avec des copains. Même la nuit, une fois. Elle avait détesté.

En marchant, Amélie repense à tout cela et se demande quelle sera la suite de son histoire. Elle regarde vers Douarnenez, à des kilomètres à vol d’oiseau, comme si elle pouvait y distinguer sa sœur dans sa boutique. Un instant, elle sourit de cette pensée stupide, mais se fige bientôt. Elle se repasse en boucle la conversation à la crêperie. Elle espère que l’avenir ne donnera pas raison à Hélène.

Mais plus que tout, ce qui lui troue le cœur, là, c’est Sylvain. Sylvain et Victor. Le manque de son petit. Elle ne sait rien de leur programme du week-end en duo. Elle imagine des choses, un repas chez ses beaux-parents, une virée à la plage, un petit tour à vélo. Mais elle ne sait pas, à ce moment précis, où est son fils, ce qu’il fait, ni avec qui. Elle découvre tout un ensemble de ressentis qu’elle ignorait jusqu’alors, la violence de la coupure, le déchirement, la morsure de l’absence, le sentiment inouï, mais terrible, d’être seule. Comme seule au monde.

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