Les dominos de la vie
Chapitre 133 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
Amélie se gare devant la villa de Jacques. Les travaux sont presque finis. Elle vient faire le point pour la dernière tranche. Ils ne se sont pas revus depuis samedi, sur la plage. Elle se sentait si mal, après, qu’elle lui a envoyé un message, le lendemain : Je suis encore une fois désolée, Jacques. Si un jour vous voulez m’en parler… Cela pourrait vous faire du bien ? À la réflexion, elle s’était trouvée un peu trop audacieuse, mais le message était déjà parti.
Et elle est là, garée devant chez lui, vaguement sur ses gardes. Mal à l’aise. Elle sonne, grimpe les marches du perron, attend qu’il lui ouvre. Quelques secondes après, il se tient devant elle, avec un demi-sourire. Celui qui dit que tout va bien et qui la rassure. Le demi-sourire habituel. Qui dit aussi qu’il est content de la voir. Elle entre, se dirige vers la cuisine où ont été effectués les derniers aménagements.
– C’est chouette ! Cela vous plaît ?
Elle adore. Mais lui ? Il acquiesce.
– Je vous sers un café ?
Il pose la question, mais connaît la réponse. Ils ont tous les deux pris des habitudes, lorsqu’elle vient. Il lui prépare une tasse, et pour lui aussi. Ils s’assoient à la nouvelle table.
– Ils ont fait du bon travail, ajoute-t-il en balayant la cuisine du regard.
Amélie approuve. Elle tempère son enthousiasme pour ne pas qu’il paraisse exagéré à son client, mais pour sa part, elle trouve l’ensemble particulièrement harmonieux et réussi.
– Je suis désolé, pour l’autre jour.
– C’est moi qui suis désolée.
– C’est un sujet sensible.
Il avale une gorgée de café, marque une pause et ajoute, les yeux dans le vide :
– Je ne sais pas trop comment vous me voyez…
Amélie se crispe un peu. Imagine une question piège. Se demande ce qu’il va lui dire.
– La vérité, c’est que je ne suis qu’un con.
Amélie ne masque pas sa surprise pour le mot choisi. Jacques n’a jamais juré d’une quelconque manière devant elle.
– Demandez à mon ex-femme ou à mes enfants. Ils vous diront tous la même chose : je ne suis qu’un gros con.
– Excusez-moi, Jacques, mais j’ai du mal à le croire.
– C’est parce que vous ne faites pas partie de ma famille. Que nous n’avons aucun devoir l’un envers l’autre. Que vous n’avez rien à me reprocher… pour l’instant.
– J’ai comme l’impression que vous m’en avez trop dit, ou pas assez.
– J’ai été un mari absent, un père absent. Vraiment absent. Je travaillais comme un dingue. Je ne comptais pas mes heures, je n’écoutais pas ma fatigue… Je me dévouais au dieu Travail corps et âme. Ma femme ne l’a plus supporté. Elle a trouvé un réconfort, puis une présence ailleurs. Elle est partie avec les enfants. Ma fille, aujourd’hui, a votre âge. Cela fait des années qu’elle ne m’adresse plus la parole. Elle a coupé les ponts à la fin de l’adolescence. Elle s’est mariée, a eu deux enfants. Et je ne les connais pas. Mon fils a composé avec un père à temps plus que partiel. Il n’a pas voulu me faire payer sa rancune et ses frustrations d’enfant. On a réussi à garder de bonnes relations. Il a eu deux enfants aussi, Léa et Titouan, que j’adore.
Amélie attend la suite, le moment où le problème survient, celui qu’annoncent déjà les yeux embués de larmes de Jacques.
– Malheureusement, nous nous sommes fâchés l’automne dernier. Et donc… moi qui espérais que cette maison prenne vie avec les cris des enfants de mon fils, je me retrouve dans une solitude insupportable.
– Fâchés ? À ce point ? La plupart des conflits peuvent se résoudre… Il doit bien y avoir une solution pour renouer avec votre fils.
– Je n’en suis pas certain. Je ne le comprends pas, et il ne me le pardonne pas… Je crois que la situation est bloquée. Je vous le dis : je vais finir comme un ours dans sa grotte, ici. Seul. Et je l’aurai bien mérité.
– C’est donc pour ça que je vous ai toujours trouvé malheureux…
Jacques hoche la tête.
– Je me suis battu toute ma vie pour réussir. J’ai amassé de l’argent. Je croyais construire du solide, mais je détruisais tout sans m’en rendre compte. Je croyais faire le bonheur de ma famille, mais non… Résultat : je n’ai rien. Il me manque le principal : l’amour des miens. Je peux tout avoir, si je veux… mais je ne pourrai pas acheter leur reconnaissance ou leur pardon. J’enfonce des portes ouvertes avec des lieux communs, mais vous voyez ce que je veux dire…
– Je vois très bien, oui.
– Un jour, j’ai voulu renouer avec ma fille. C’était avant son mariage. J’ai été maladroit, j’ai proposé de l’aider financièrement. Elle m’a juste dit : « Je m’en fous de ton argent. Garde-le. De toute façon, tu as toujours eu un portefeuille à la place du cœur ! » Et le pire, dans tout ça, c’est que je ne suis pas sûr qu’elle ait tort. J’ai subvenu à ses besoins, quand elle était petite… J’étais fier de moi et content pour elle quand elle avait ce qu’elle voulait. Mais qu’est-ce que je lui ai apporté, au fond ? Vraiment. En tant que père, pas en tant que… banquier. Je suis passé à côté de mes enfants. J’ai négligé ma femme. J’ai perdu ma famille… Je n’ai pas su les retenir.
Jacques s’essuie les yeux en s’excusant.
– Et… C’est indiscret de vous demander le sujet de votre brouille, avec votre fils ?
– Ce n’est pas indiscret, mais… c’est trop tôt. J’ai honte. J’ai peur de votre jugement.
Amélie hausse les épaules. Son jugement ? Jacques la touche avant tout.
Et à ce moment-là, elle réalise : il a autant du père qu’elle n’a plus, qu’elle a de sa fille disparue de sa vie.
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