Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 76 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 82 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

Infiniment triste et rageuse, Amélie fait démarrer sa voiture sans savoir où aller. Il est 9 h 40, un samedi matin. Le premier samedi matin de son célibat. Et elle vient d’être mise à la porte de chez elle.

Le problème n’est pas le souhait de Sylvain de prendre son samedi et de se consacrer à son fils pour leur premier week-end en duo… Non, le problème n’est pas là. Tout aurait pu, ou dû, se passer différemment. Ils auraient pu en parler ensemble, posément. Elle aurait compris. Au lieu de ça, il l’attaque au tout petit matin, à son retour de soirée, il l’attaque au déjeuner. Entre ces deux moments virulents ? Il lui a fait l’amour. Était-ce cela, d’ailleurs ? Était-ce la bonne expression ? Quand on voit comment il l’a traitée dans la foulée. Est-ce qu’il ne l’a pas traitée comme une fille d’un soir, soumise à son désir ? N’a-t-elle été qu’un objet, pratique, puisque sous la main ? Amélie frémit de rage. Elle se sent sale. Alors que sur le moment, c’était beau. Et fort. Et bon. Est-ce que justement, c’est parce que cela a été beau, et fort, et bon pour lui aussi qu’il a réagi ainsi, après ? Pour se protéger ? Parce qu’il a senti son mouvement de recul et sa gêne, ensuite, son envie de partir en courant ? Parce que leur proximité subite n’avait plus lieu d’être et que ce constat était violent ?

Amélie essaie de se rappeler la dernière fois qu’ils ont fait l’amour. Plusieurs semaines, a priori. Et rien d’exaltant. À l’époque, ils étaient dans leur routine. Lui ne se posait pas de question et était loin d’imaginer que ce serait leur dernière fois en tant que couple marié. Rien à voir avec ce matin. Ce matin, c’était la fièvre. La fièvre et la gravité en même temps. L’intensité lucide. La conscience d’une dernière fois. Comme un bonus troublant. Pourquoi n’étaient-ils plus capables de s’aimer ainsi, depuis des années ? Pourquoi a-t-il fallu une séparation pour retrouver des sensations perdues ? Pourquoi cela vient-il la perturber ?

*

* *

Amélie a trouvé son refuge. Elle ne voulait pas s’imposer chez sa mère, s’incruster chez Julie et Mathieu ou chez Loïc. Et puis elle a besoin d’être seule. Pour se replier sur elle, et réfléchir.

C’est sa mère qui lui a dit : « Pourquoi ne vas-tu pas dans la maison de mémé ? »

Tout à coup, une évidence : elle ne pourrait pas être mieux ailleurs.

Après environ une heure de route, elle a éteint le moteur de sa voiture, observé la petite maison de pierres. Un instant elle a cru voir mémé Corentine sur le pas de la porte, avec sa coiffe sur la tête, prête à aller danser. Puis la vision s’est évanouie.

Elle contemple la maison, se rend compte qu’elle n’est jamais venue seule ici. Même depuis que sa mémé est partie à l’EHPAD. Elle a toujours été accompagnée. Une tristesse s’empare d’elle. Et puis, elle se tance : elle voulait expérimenter la solitude. Elle en a l’occasion, et va devoir s’y habituer. Alors ? Elle se botterait volontiers les fesses, là, tout de suite. Le problème, c’est qu’elle a déjà l’intuition forte que tout ne sera pas si facile.

Et si elle détestait ça, être seule ?

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