Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 84 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 90 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

Une heure de route sépare la maison de mémé Corentine de celle qui est encore la sienne et qui restera celle de Victor. Pendant le trajet, elle réfléchit. Encore. Elle ne fait que ça, réfléchir. Son esprit est fatigué de n’avoir jamais de repos. C’est comme si d’effroyables machines à penser s’activaient dans son cerveau jour et nuit.

Amélie réfléchit à la possibilité de s’installer provisoirement dans la maison de Morgat. Inconvénient majeur : c’est tout de même loin de Quimper, et un peu loin de tout, d’ailleurs. Loin de son travail, de Victor et de son école. Trop loin pour que cela soit envisageable d’y installer son fils une semaine sur deux. Mais bon… Elle s’y sent tellement bien. Elle éprouve le besoin de se rapprocher de la mer, de pouvoir la regarder par la fenêtre, de se balader sur le sentier côtier. L’idéal pour se ressourcer en ces temps agités. Et puis, niveau travail, L&A Déco a des clients sur la presqu’île de Crozon. Amélie serait plus près pour aller les voir et suivre les chantiers. Loïc, qui s’en occupe habituellement, pourrait lui céder ce secteur. Elle pourrait télétravailler certains jours, ne se rendre à Quimper que trois fois par semaine, par exemple… Amélie se prend à rêver. Mais c’est de courte durée. Trop d’obstacles se dressent devant elle : l’acceptation de sa mémé et de la famille (les oncles et tantes, les cousins), l’impossibilité d’habiter à Morgat une semaine sur deux pour Victor, la nécessité de trouver une autre solution, au moins pour les semaines où elle aura son fils.

Amélie ne tarde pas à se sermonner : tout cela tient de l’utopie. Et puis pourquoi se précipiter ? Cela ne fait qu’une semaine qu’ils sont séparés. Pour autant, elle sait bien pourquoi elle pense à son installation ailleurs si vite : parce que Sylvain souhaite visiblement qu’elle s’en aille, parce qu’une cohabitation amiable, depuis leur dérapage, semble compromise, parce qu’elle s’attend à ce qu’il lui dise cela très vite.

Amélie se gare devant la maison. Les fenêtres du rez-de-chaussée sont éclairées. Elle sort de sa voiture, entre par le garage, traverse l’arrière-cuisine, ouvre la porte.

– Mamaaaan ! s’écrie un petit bonhomme en pyjama qui accourt vers elle.

Il saute dans ses bras, elle le serre très fort. Comme c’est bon de le retrouver. Leur étreinte dure longtemps. Puis Victor regagne sa place, à la table de la cuisine.

– Salut, lance-t-elle, puisqu’elle a compris que c’était leur nouvelle façon de se dire bonjour.

– Salut. Tu veux un thé ?

Amélie marque la surprise, mais accepte volontiers. C’est un thé en forme de hache de guerre qu’on enterre. Elle s’approche de l’îlot central où ils sont attablés. Pose son sac et s’assoit sur sa chaise habituelle. Regarde Sylvain qui sort une tasse, fait bouillir de l’eau, lui apporte la boîte avec les sachets de thé.

– Merci, se contente-t-elle de dire.

C’est en dessous de ce qu’elle aimerait exprimer. Elle est agréablement surprise de l’accueil de Sylvain. Se demande ce qu’il signifie, s’il va être suivi d’une pique ou d’une demande qui va la froisser, s’attend à tout. Victor est concentré sur la dégustation de ses tartines.

– Je vais y aller, dit Sylvain. Pour ce soir, on fait comme d’habitude ?

– Euh… Oui.

– OK, fait-il en déposant un baiser sur le front de Victor. Alors à ce soir.

– À ce soir, murmure-t-elle.

Elle le regarde partir avec son costume et sa sacoche.

– À ce soir, papa ! crie Victor qui s’anime soudain.

Amélie sourit. Regarde sa montre. Ils ne sont pas en avance. Mais elle n’a pas envie de le brusquer. C’est un moment trop précieux. Elle l’aidera à s’habiller, si besoin. Là, elle souhaite simplement profiter. Prendre le temps. L’écouter. Admirer ses moustaches de lait, son sourire chocolaté. Rire avec lui. Sentir son cœur de mère se regonfler d’amour.

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