Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 106 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 112 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

 

– Alors, ce rendez-vous ?

– Pas mal.

– Pas mal ? C’est-à-dire ?

Amélie perçoit dans le ton de Loïc une certaine inquiétude. Ils sont au téléphone. Il lui a demandé de l’appeler sitôt sortie de chez monsieur Le Gall.

– La maison est super, il y a un énorme potentiel, j’ai plein d’idées, et puis le budget est illimité. Un truc de dingue. Mais c’est le client.

– Quoi, le client ? Tu ne le sens pas ?

– Il est bizarre. Plutôt fermé. D’habitude, les gens qui ont de tels projets sont exaltés, ou au moins… enfin, tu vois. Là, il semble à la fois concerné par les travaux, mais à distance en même temps. Comme s’il était indifférent. Quand tu vois les sommes qu’il va devoir engager et l’ampleur du chantier, c’est quand même étonnant !

– Mais comment ça s’est terminé ? Il t’a demandé un devis ?

– Oui. Mais j’espère que son manque d’enthousiasme n’avait pas de rapport avec moi… Je ne sais pas, peut-être est-ce le genre d’homme qui ne fait pas confiance aux femmes dans ce domaine… Peut-être aussi arrivons-nous trop tard.

– Pourquoi trop tard ? Tu crois qu’il a demandé d’autres devis ?

– Il ne m’a rien dit. Mais j’imagine que oui. Quoique… l’argent n’est pas un problème pour lui, visiblement. Il n’a pas l’air d’être à quelques milliers d’euros près.

Elle rit, puis ajoute :

– Et tu sais quoi ? En fait, je le connaissais. Enfin, connaissais… C’est l’homme du banc !

*

* *

Les mercredis soir des semaines où Amélie a Victor, ce n’est plus piscine et restaurant avec Julie. Mais comme elles ne souhaitaient ni l’une ni l’autre renoncer à leur soirée entre filles, Julie vient passer la soirée chez elle. Pour l’instant dans la maison-cube. Très bientôt dans le duplex. Victor est déjà couché. Amélie l’a fait dîner à 19 h 30, un peu avant l’arrivée de son amie.

À présent, elles sirotent un verre de vin, dans le salon. Ensuite, ce sera repas japonais. Amélie a commandé des makis, des sushis et des brochettes chez son traiteur asiatique préféré. Elles vont se régaler.

– Tu te rappelles l’homme du banc ? Le mec un peu bizarre que je croise régulièrement et avec qui je partage mon banc.

– Bizarre ? Surtout silencieux, non ?

– Eh bien c’était mon rendez-vous d’hier.

Amélie lui raconte tout, la visite, les travaux envisagés, l’attitude de Jacques Le Gall.

– Et tu lui donnes quel âge ? demande Julie, soudain curieuse.

– Je dirais… cinquante-cinq ans ? Il est plutôt bien conservé.

Elles rient.

– Il pourrait t’intéresser ?

– Tu rigoles ! Il a l’âge d’être mon père…

– Certes, mais ça pourrait se tenter, les vieux, non ? Et il est riche !

Julie éclate de rire, surtout devant la mine ébahie d’Amélie. Toutes deux savent bien que le critère argent/niveau de vie n’en sera pas un.

– Je plaisante… n’empêche que tu fais quand même une sorte de fixation sur lui…

– Il m’intrigue, en fait. Il semble… malheureux, oui, je crois que c’est le mot.

– Ça risque d’être bizarre, la prochaine fois que vous vous retrouverez sur votre banc, glisse Julie, pensive.

– C’est vrai. Je me vois mal ne pas le saluer, au moins. On verra bien. Samedi, peut-être.

– Et sinon, si ce monsieur Le Gall ne te plaît pas, dis-moi… quand est-ce que tu pars en chasse ? Parce que j’en connais un qui ne s’en prive pas, si tu vois ce que je veux dire…

La dernière phrase de Julie pince à nouveau quelque peu l’amour-propre d’Amélie. Sans la surprendre, puisque tout le monde sait, parmi leurs amis, que Sylvain multiplie les rencontres. Mais cela la renvoie une fois de plus à la fin de leur histoire, au fait qu’il a l’air de s’en trouver très bien, et même mieux qu’elle. C’est lui qui a été quitté, c’est elle qui rame… Le paradoxe l’irrite, au fond. Peut-être est-ce simplement sa façon à lui de faire front, de surmonter cette épreuve. Mais la plupart du temps, elle n’y croit pas vraiment : elle se dit qu’il s’épanouit allègrement dans le célibat. Bien mieux qu’elle, alors qu’elle l’a choisi et pas lui. C’est comme s’il était assoiffé, en manque, qu’il voulait rattraper le temps perdu, retrouver les vingt ans qu’il n’avait jamais eus dans des bras d’à peu près cet âge-là, d’ailleurs, selon ses informations.

– Je ne sais pas. Je n’ai pas envie de partir en chasse, comme tu dis. Et ce n’est pas une compétition ! Je ne vais pas jouer à « qui aura le plus de partenaires » avec Sylvain ! Je préfère ne rien provoquer, attendre de voir ce que la vie va me proposer. Pour l’instant, c’est bien comme ça. Je me concentre sur la séparation, ma future installation… D’ailleurs j’ai commencé mes cartons, ça fait drôle…

– J’imagine…

– Et puis n’oublie pas que je suis en quelque sorte une handicapée invisible…

– Si c’est pour ta tumeur que tu dis ça, ne t’inquiète pas. Tu trouveras bien des mecs à l’écoute et qui feront avec. Regarde, Sylvain…

– Il n’a pas vraiment eu le choix. De toute façon, je ne suis pas prête à expliquer ça à un partenaire potentiel…

– Peut-être que tu n’auras pas besoin de le faire.

Amélie ouvre de grands yeux étonnés. Jamais il ne lui serait venu à l’idée de cacher « ça ». De toute façon, dans ce domaine, elle repartira de zéro. Et elle n’est pas prête.

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