Les dominos de la vie
Chapitre 120 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
« Vous devriez écrire. »
Les mots de Jacques Le Gall flottent encore dans l’esprit d’Amélie lorsqu’elle rentre à la maison. Écrire… quelque chose qu’elle aimait, il y a longtemps. Une activité à laquelle elle s’adonnait, lorsqu’elle était jeune. Elle passait beaucoup de temps dans les livres, à l’époque, ceux qu’elle lisait (pas seulement pour le collège ou le lycée), ceux qu’elle tentait d’écrire, par goût du verbe. Parce qu’elle aimait déposer sa pensée sur du papier, philosopher un peu ou inventer des histoires, chercher les mots, les sonorités et, avec la poésie qu’elle dévorait autant que les romans, une figure de style ici ou là. Amélie est une littéraire contrariée comme il y a des gauchers contrariés. Son père avait tenu à ce qu’elle aille en 1re S, parce que cela ouvrait sur « plus de débouchés ». Puis elle avait rencontré Sylvain. Et ne voulait plus le quitter. Jusqu’à suivre les mêmes études que lui à Paris. C’est ainsi qu’elle avait atterri dans les métiers de l’immobilier, loin, bien loin de la littérature.
Il n’empêche. Écrire était inscrit dans ses projets de vie, dès le sortir de l’enfance. N’avait-elle pas confié à sa mère son souhait de devenir un jour écrivain ? Avec toute la naïveté dont une enfant de dix ans peut faire preuve. Tout en préparant à manger, Amélie réfléchit. Quels autres rêves a-t-elle abandonnés en cours de route ? Où sont passés ses rêves d’enfant ? N’est-ce pas le bon moment pour renouer avec eux ?
*
* *
Nadine l’attend sur le perron lorsqu’elle arrive sur les coups de 15 heures. Ses rêves d’enfant ne souhaitant plus patienter plus longtemps, Amélie a décroché son téléphone et prévenu sa mère. Elle n’a pas oublié où elle les a cachés.
Parvenue dans sa chambre d’enfant devenue chambre d’ado, Amélie se dirige vers son armoire de toujours. À l’intérieur, des dossiers, des chemises cartonnées et beaucoup de boîtes à chaussures pleines de trésors, les agendas de ses années collège et lycée annotés par les copains, toutes ses correspondances, les cartes postales, de petits objets sans valeur et au milieu de tout ça, des journaux intimes bien remplis. Et, dans les pochettes cartonnées, de grandes feuilles A4 dans des sous-chemises, réflexions diverses, poèmes et débuts de romans.
Elle se souvient d’une pochette violette où elle aimait ranger des listes. La trouve, en retire une liasse de feuilles. Met la main sur celle qu’elle cherchait. Intitulée : Liste de mes rêves à accomplir un jour. Amélie parcourt des yeux l’ensemble. Sourit de certaines généralités (Être heureuse), grimace à la lecture de certaines lignes (Me marier, Avoir trois enfants), s’amuse de la simplicité de certains rêves (parmi eux, elle en a accompli beaucoup, comme Avoir un chat, Avoir un métier ou Avoir une maison) ou de la complexité de certains autres. Mais même Avoir une maison face à la mer comme celle de mémé Corentine peut être coché, d’une certaine manière. Tout comme Accomplir des défis. Elle ne se souvient plus de ce qu’elle avait en tête en écrivant ces mots, mais elle se dit que son saut en parachute peut intégrer cette catégorie. Peut-être faudrait-il en trouver d’autres à relever ? Elle avait aussi écrit : Monter en haut du mont Blanc. C’était après un documentaire qui lui avait beaucoup plu, elle s’en souvient encore très bien. Deux rêves, finalement, retiennent son attention. L’un réalisable, l’autre beaucoup moins : Voyager et Devenir écrivain. Amélie repense à Jacques Le Gall, à ses mots. « Vous devriez écrire. » Comme s’il savait. Amélie reste un instant plongée dans ses pensées. Puis elle range la liste de ses rêves à accomplir pour se mettre à fouiller dans le contenu de ses pochettes. Au milieu de romans de quelques pages, vite interrompus et sans doute bien médiocres, elle tombe sur un feuillet qui l’interpelle. Il y a une date. Elle a quinze ans. Ce n’est pas un début de roman, c’est un écrit qui aurait pu intégrer son journal intime, mais qui a échoué là, parmi des ébauches de textes sans avenir. Elle lit en murmurant, cherchant dans ces mots la voix du passé. Je ne sais pas, au juste, ce qui me pousse à écrire. Rien ne m’y oblige, pourtant. C’est une envie, sans doute, un besoin qui, s’il n’est pas assouvi, se traduit par un manque. C’est certain. J’écris. Tout, rien parfois. Ce qui me passe par la tête au fur et à mesure de ma petite vie. Je dis « petite vie », non parce qu’elle est sans intérêt, mais parce qu’elle n’est que peu de chose face au mystère de l’univers et de la vie. Elle n’en est pas moins unique, et riche. RICHE, c’est un mot qui me vient souvent à l’esprit en ce moment. Une vie est riche de tout. De petits riens, de grands instants. Je crois qu’on ne vit pas sa vie, la plupart du temps. Les gens la regardent passer et se rendent compte, au bout d’un certain temps, qu’il est trop tard. Trop tard pour jouir des petits plaisirs de la jeunesse à côté desquels on est passés en trombe ; trop tard pour profiter de ses libertés entre le moment où l’on est dépendant de la famille qui nous a donné la vie, et le moment où la famille à laquelle on a donné vie est dépendante de nous… Trop tard pour voyager quand l’heure de la vieillesse passive a sonné… Certains se bornent à se laisser aller au gré des flots d’un ruisseau sur lequel ils sont un petit morceau de bois… Ils continuent leur « bonhomme de chemin », et un jour, voudraient remonter la rivière… mais c’est impossible de remonter à contre-courant. Il ne tient qu’à nous de vivre pleinement. Chaque jour, des montagnes de plaisirs s’offrent à nous. Mais peu de mains les cueillent afin d’en puiser le jus, la sève d’une vraie vie.
Amélie marque une pause. Il y a déjà tout dans les mots de l’Amélie de quinze ans. Tout ce qu’elle est actuellement en train de vivre, et l’envie intense d’avoir une vie riche et pleine. De ne pas rester spectatrice de son existence. D’en profiter sans attendre. D’être libre.
Tout à coup et pour la première fois de sa vie, Amélie l’adulte a l’impression de se retrouver telle qu’elle est, depuis toujours, au fond d’elle.
Et lui revient alors cette phrase de Nietzsche : « Deviens qui tu es. »
OceanofPDF.com