Les dominos de la vie

Laure Manel · Chapitre 141 sur 153

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Les dominos de la vie

Chapitre 148 - Vie d’Amélie

Vie d’Amélie

Ce qui fait défaut, ce n’est jamais que ceci : la solitude,

la grande solitude intérieure. Rentrer en soi-même et, des heures durant,

ne rencontrer personne – voilà ce qu’il faut pouvoir atteindre.

R.M. Rilke, Lettres à un jeune poète

 

Amélie aborde juin avec le dégoût de ce qu’elle est devenue ces derniers temps. Elle en a assez de sa solitude, de la subir. De se voir comme une loque. Elle a décidé de se prendre en main et d’opter pour une autre forme de solitude : la solitude choisie de la femme en mouvement.

Elle en a parlé avec Loïc, a dit : « Stop, j’ai besoin de vacances. » Il l’a regardée avec de grands yeux. Comme ça, en pleine période scolaire ? Elle a décrété : « Justement, j’ai besoin de partir seule. » Pour qui connaît Amélie (l’Amélie d’avant le tatouage et le saut en parachute, et de la nuit avec un inconnu chez elle), cela ne peut qu’étonner, sidérer, même. S’il y a bien quelqu’un qui n’a jamais envisagé de partir seule, c’est elle. Pas son genre, et trop de peurs diverses. Mais elle affichait une telle détermination qu’il n’a pu que dire oui. Après avoir vérifié les plannings des chantiers en cours quand même.

*

* *

Amélie n’est pas partie loin : à quelques kilomètres. Elle est persuadée qu’on peut vivre une aventure non loin de chez soi. Pas besoin d’un dépaysement total, d’une autre langue, d’une autre culture pour ce qu’elle souhaite entreprendre. Elle n’a d’autre ambition que de se retrouver seule face à elle-même pour revenir en paix. Ce sera une aventure intérieure. Un petit défi physique, aussi : avaler les 120 kilomètres de sentier de grande randonnée de la presqu’île de Crozon en six jours.

Elle est partie de Landévennec avec un gros sac à dos et parviendra à Pentrez, au bout de son périple. Six jours à marcher, six jours de transpiration, de réflexion, de contemplation, de dépassement de soi, certainement. Six jours pour faire le point, se régénérer, repartir dans la vie du bon pied. Elle avait besoin de cela. C’est son intuition qui l’a guidée.

C’est une solitude mouvante, qui marche et l’accompagne, et lui fait traverser des lieux souvent connus et déjà foulés. Mais c’est une redécouverte. Elle les regarde avec des yeux neufs. C’est comme si elle ne les avait jamais vus. De toute façon, il est impossible d’être blasé ici, face à ces paysages à couper le souffle. Les criques, les falaises, les plages de sable fin, les rouleaux, la lande, les pins et la roche, la mer qui offre toute la palette des bleus, partout une harmonie de couleurs. Les oiseaux marins, aussi, qu’elle aime observer et dont elle aime écouter les cris. Amélie porte sur tout cela un regard admiratif, émerveillé. La nature tout autour est si belle. Il faut savoir voir cela. C’est un cadeau de la vie.

Et puis, bien sûr, elle réfléchit. Se repasse encore le film de ces derniers mois. Pense à Sylvain qui, ça y est, est officiellement avec quelqu’un, une femme qu’il a présentée à Victor, lequel l’a trouvée « gentille ». Pense à son fils qui grandit trop vite. Pense à Jacques, à Julie, à Loïc, à sa famille. Pense à Thomas, qui lui manque mais de façon moins violente, comme un souvenir qui s’estompe, une blessure qui s’efface. Pense à elle. À sa vie. Aux leçons qu’elle a reçues. À son avenir qu’elle n’arrive pas à deviner. Elle a le sentiment d’avoir avancé, mais ne sait toujours pas où sa planche de surf va la conduire. Elle oscille toujours entre joie de l’ignorance et peur vertigineuse.

Mais quoi qu’il en soit, elle le sait avant d’arriver, cette marche solitaire aura été une expérience bienfaisante et salutaire. La beauté, les efforts, la communion avec la nature, la caresse du soleil et le vent… tout cela l’a rendue un peu plus à la vie. Et cela n’a pas de prix. La tristesse s’est même enfuie.

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