Les dominos de la vie
Chapitre 124 - Vie d’Amélie
Vie d’Amélie
[Soyez] patient envers tout ce qu’il y a d’irrésolu dans votre cœur et essaye[z] d’aimer les questions
elles-mêmes (…). N’allez pas chercher maintenant les réponses (…). Il s’agit de tout vivre. Accueillez
en toute confiance
ce qui vient, (…) et ne haïssez rien.
R.M. Rilke, Lettres à un jeune poète
S’ensuivent de drôles de semaines. Amélie jongle avec ses deux casquettes : maman solo les semaines paires/célibataire trentenaire les semaines impaires. Les premières sont dédiées à Victor, son rôle de mère, et riment avec sérieux hors pair. Les secondes sont déroutantes, festives et tiendraient plutôt du n’importe quoi. Deux facettes, deux Amélie. Mi-ange, mi-démon ? Parfois elle ne se reconnaît pas. Les autres non plus d’ailleurs.
Alors qu’elle relate, sans ambages, sa nouvelle vie à sa sœur et tente de se justifier avec un « Je suis en pleine crise existentielle », celle-ci ne manque pas de rétorquer : « Moi j’appelle ça une crise d’ado. » Et c’est vrai que cela y ressemble. Amélie multiplie les sorties en tous genres, rentre tard, dort trop peu, boit parfois plus que de raison, fume, même, à l’occasion. Elle flirte avec la vie nocturne quimpéroise et un peu avec les hommes. Elle s’amuse. Rien de sérieux. Elle n’est toujours pas prête. Elle ne franchit jamais les bornes qu’elle s’est fixées.
Lorsqu’elle en parle avec Mme B. qui continue de la suivre, celle-ci ne semble pas surprise. Elle vit en effet une sorte de crise du milieu de vie anticipée. Toujours en réaction à sa maladie, sa guérison, et la séparation. Avec ses sorties, son emploi du temps surchargé, elle tente de fuir le vide, de le combler par le divertissement. Le vrai, le pascalien. Elle cherche à se détourner de…, à s’étourdir. Elle fuit, oui, sans bien savoir quoi. Sa vie d’avant, sa solitude actuelle ? Tout est assez confus.
« C’est une phase », tente-t-elle d’expliquer.
Un jour elle redeviendra celle qu’elle était, mais là, elle profite. Et elle se sent vivante.
*
* *
Les semaines avec Victor contrastent par leur calme. Dès qu’elle le récupère, le vendredi après l’école, c’est une Amélie sérieuse et maternelle qui prend le relais de l’autre. Une Amélie qui lutte contre la fatigue qu’elle accumule et tente de juguler, ces semaines-là.
Souvent, maintenant que les beaux jours arrivent, Amélie emmène Victor pour le week-end à Morgat. Ils prennent l’air, profitent de la maison, du jardin, des grands espaces. Partent à vélo. Ils se promènent le long de la mer, vont à la plage, construisent des châteaux, mettent les pieds dans l’eau. Ils passent de jolis moments mère-fils. Des moments riches et forts, pleins de rires et de tendresse.
Victor grandit bien, comme s’il avait trouvé un équilibre entre ses deux parents, ses deux vies, ses deux maisons… La maîtresse n’a rien constaté de fâcheux. Il reste un enfant ouvert, joyeux, sociable et curieux.
Amélie refuse de culpabiliser : contrairement aux prédictions funestes de sa sœur, son fils va bien. Non, elle n’a pas ruiné sa vie. Oui, il vaut mieux être une maman heureuse et épanouie. Bon… Elle sait bien qu’elle n’en est pas encore là. Que son moral vacille parfois dangereusement, que l’épanouissement, le vrai, le total passera pour elle par le grand amour dont elle rêve depuis toujours. Il lui manque donc l’amour, un homme, un corps contre lequel se blottir, quelqu’un à qui penser et qui pense à elle. Un jour…
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