Lignes de fuite
Chapitre 8
8
Le matin. Froid. Couvert. Upper Street et St Paul’s Road congestionnées, la circulation bloquée dans les deux sens. Le portable de Karen sonna comme elle arrivait au comptoir de Caffè Nero. Jonglant entre les pièces de monnaie et sa carte de fidélité, elle répondit en passant sa commande.
– Désolé, mais on n’a pas de latte ici, dit la voix au téléphone. Ce doit être une erreur.
Un soupçon d’accent des Midlands. Wolverhampton ou West Bromwich. C’était son collègue des télécommunications.
– Vous avez quelque chose pour moi ?
– Sucre ? Cacao ?
– Des infos ?
– Une carte SIM toute neuve, seulement cinq appels. Trois passés à une certaine Lesley Tabor, Lesley E-Y. Les deux autres à un numéro Orange enregistré au nom de Ion Milescu, I-O-N, et Milescu : M-I-L-E-S-C-U. Je vous ai envoyé tous les détails par e-mail. C’est parti.
– Merci. Je vous revaudrai ça.
– Double expresso, deux sucres.
– Ça marche.
Le temps qu’on trouve les adresses de Lesley Tabor et de Ion Milescu, Mike Ramsden avait filé à Wood Green pour interroger un nouveau témoin dans l’affaire Derroll Palmer. Les affiches et les tracts distribués dans le voisinage avaient rafraîchi la mémoire d’une femme de ménage employée de nuit. Elle se rendait à son travail au moment où le jeune homme avait reçu un coup de couteau. Elle avait appelé le poste de police à côté de chez elle. À présent, il s’agissait de lui soutirer ce qu’elle avait vu et entendu, avec toutes les précautions d’usage. Si on le poussait trop, un témoin pouvait s’embrouiller dans son discours, ou donner les réponses qu’il pensait être celles qu’on attendait de lui, pour se rétracter au moment du contre-interrogatoire.
Karen décrocha le téléphone.
– Tim, tu peux venir dans mon bureau ?
Il portait une veste large décontractée sur un tee-shirt kaki à col en V, un pantalon noir étroit et des chaussures en daim bleu noir avec des semelles en caoutchouc.
Karen ne put s’empêcher de sourire. Un croisement entre Elvis et les Beatles.
– Tu peux laisser tomber un instant les armes et les munitions ?
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Elle lui fit un topo sur la situation.
– Pour autant que l’on sache, ce sont les dernières personnes à qui il a parlé avant d’être tué. Au cas où elles se connaîtraient entre elles, je souhaiterais qu’on les voie à peu près au même moment. Pour qu’elles n’aient pas le temps de communiquer. Et de se mettre d’accord sur une histoire. O.K. ?
Costello hocha la tête.
– J’ai pensé que tu pourrais te charger de la fille.
Costello traversa donc le fleuve, se dirigeant vers un grand lycée de Catford, au sud de la ville. En territoire inconnu, même s’il ne comptait pas le montrer.
Derrière les arbres nus rabougris et les hautes grilles s’élevaient les bâtiments d’une forteresse de béton brutaliste noircie par les ans. L’établissement avait le charme d’un camp de travail soviétique du siècle dernier, pensa Costello. Même les premières fissures dans le ciel gris, qui laissaient filtrer un bleu timide, ne parvenaient pas à égayer la scène.
Le jeune garçon qui l’accueillit au portail était plutôt enjoué, quoique un peu déçu de ne pas voir arriver un policier en uniforme.
– Vous êtes sûr que vous êtes de la police ?
– Oui.
– Ben, vous en avez pas l’air.
Costello s’en félicita discrètement.
– Alors, vous êtes là pour coffrer quelqu’un ou on va juste avoir droit à un sermon de plus sur la drogue, les gangs, les couteaux et l’alcool bon marché ?
Le principal-adjoint, ne sachant s’il devait lui serrer la main ou non, opta pour un vague mouvement de bras et une inclinaison de la tête, puis l’invita à entrer dans une pièce qui avait dû être un bureau, mais qui servait désormais à entreposer le mobilier de rangement démodé et les chaises cassées.
– Vous pourrez parler tranquillement ici.
Il laissa la porte entrouverte et réapparut quelques minutes plus tard avec Lesley Tabor, seize ans.
– Bien, Lesley…
La porte se referma.
– Lesley, je suis le sergent Costello. Tim.
Pas de réponse. Épaules affaissées, cheveux châtain terne, chemisier blanc, pull, jupe marine et collants gris réglementaires, la jeune fille fixait d’un air déterminé la pointe de ses chaussures éraflées.
– Lesley ?
Le visage se releva de deux centimètres.
– Tu n’es accusée de rien et tu ne risques rien, d’accord ? Il ne s’agit pas de ce que tu as pu faire.
Encore deux centimètres. Il entrevoyait pour la première fois ses yeux clairs.
– J’ai quelques questions à te poser, c’est tout. Quelques questions et je m’en vais. Pour ne plus revenir.
Il se pencha brusquement vers elle.
– Tu crois que je vais te manquer ?
Cette fois, elle le regarda. Lui manquer ? Ça va pas la tête ?
Il éclata de rire.
– Et si on allait faire un tour ? Si on allait se promener dans le parc du château ? Profiter de ce temps merveilleux ?
– On ne peut pas…
– Mais si…
Il passa devant elle pour atteindre la porte.
– Qu’est-ce qu’on risque ? De se faire arrêter ?
Il y avait en fait un peu de soleil, visible au-dessus des cheminées d’une tour à l’est. Ils avançaient lentement dans la cour jonchée d’emballages de barres chocolatées et de biscuits, abandonnés après la récréation. Des visages curieux apparurent aux fenêtres, vite rappelés à l’ordre et aux joies de l’instruction : éducation civique, informatique, carré de la longueur de l’hypoténuse ou importance de l’esclavage dans l’essor du capitalisme.
– Qu’est-ce que tu rates ? demanda Costello.
Elle parut décontenancée.
– Quel cours ?
– Ah ! Histoire.
– Je m’excuse.
– C’est pas grave. C’est chiant.
Chiant, l’histoire ? Avec les guerres, les alliances, les trahisons, les dates, les mouvements des grandes puissances ? Costello adorait ça, autrefois.
– Qu’est-ce que tu préfères, alors ?
– Hein ?
– Quelle matière ?
– Je sais pas. L’anglais, peut-être.
Elle fronçait les sourcils, les yeux plissés. Le fard à paupières de la veille pas nettoyé correctement, ni rafraîchi. Ils avaient atteint les grilles à côté du portail et firent demi-tour.
– Parle-moi un peu de Petru.
Elle s’immobilisa.
– Qui ?
– Petru. Ton petit ami. Petru Andronic.
– C’est pas mon petit ami.
Une brève rougeur, gêne ou indignation.
– Mais tu sais ce qui lui est arrivé ?
– Bien sûr.
Elle baissa la tête, détourna les yeux. Manifestement mal à l’aise.
– Je suis désolé.
Elle évitait toujours son regard.
– Ça faisait longtemps que tu le connaissais ?
– Non. En fait, je le connaissais pas vraiment.
Il attendait, conscient qu’elle finirait par parler ou le planter là.
– Écoutez, c’était pas mon copain, vous comprenez ? Je ne l’ai vu que deux ou trois fois. C’était pas… C’était pas comme ça entre nous, c’était…
Elle se réfugia de nouveau dans le silence.
– C’était comment, alors, entre vous ?
– Il n’y avait rien entre nous.
– Lesley, nous avons besoin de savoir.
– Pourquoi ?
– Parce qu’on essaie d’établir ce qui s’est passé. Qui lui a fait ça. Je pensais que tu voudrais nous aider.
– Je peux pas.
– Tout pourrait nous être utile, le moindre détail, même si tu ne vois pas pourquoi.
– Mais puisque je vous dis…
– Qu’il n’était pas ton petit ami. Ça, j’ai compris.
– Alors ?
– Alors, qu’est-ce qu’il était ?
– Zut…
Elle lui tourna le dos.
– Lesley, il t’a appelée trois fois le soir où il a été tué.
Elle marchait, coupant en direction des bâtiments. Il lui emboîta le pas.
– C’est pas à moi qu’il voulait parler, c’est à elle.
– Elle ? Qui elle ?
Elle s’arrêta pour lui faire face.
– Je peux pas vous dire.
– Alors, aide-moi à comprendre. Il voulait parler à quelqu’un d’autre, c’était très important. Dans ce cas, pourquoi ne pas téléphoner à la personne en question ? Pourquoi t’appeler toi ?
– Parce que c’était comme ça…
Elle porta à sa bouche un ongle déjà rongé.
– Il n’avait pas le droit. Plus le droit. Pas sans… Alors, il m’appelait d’abord, puis je la prévenais par SMS pour qu’elle le contacte. Ils se débrouillaient comme ça.
Pourquoi ? se demanda Costello, mettant la question de côté pour l’instant.
– Ce soir-là, donc, c’est ce que tu as fait ? Sa copine ? Tu lui as envoyé un SMS ?
– Oui.
– Et elle l’a rappelé ?
– Non, c’est pour ça qu’il arrêtait pas. Où elle est ? Où elle est ? Dis-lui qu’elle doit me téléphoner.
– Et après la dernière fois ? Après son dernier appel ?
– Je crois pas. Non, je crois pas qu’elle ait appelé.
– Tu sais pourquoi ? Ils s’étaient disputés, peut-être ?
Elle prit une brusque inspiration.
– Elle avait peur.
– De lui ?
– Mais non, pas de lui.
– De qui, dans ce cas ?
– De son père à elle. Ce gros con.
Une sonnerie étouffée retentit à l’intérieur des bâtiments. Le brouhaha des voix et des élèves qui changeaient de salle.
– Lesley…
– Quoi ?
– Tôt ou tard, tu seras obligée de me donner son nom, tu le sais ?
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