Lignes de fuite
Chapitre 22
22
Paul. Paul Milescu. Sans Google, Karen n’aurait jamais imaginé que Paul était le quatrième prénom masculin le plus répandu en Moldavie. Qu’est-ce que Clare Milescu avait dit, au sujet de l’époque où elle travaillait là-bas ? Établir le dialogue avec les membres du gouvernement, une consigne qu’elle aurait trop prise au pied de la lettre. Paul Milescu occupait un poste important au ministère de la Justice et, bien que marié, il avait aussi pris une place importante dans sa vie à elle.
À présent, ils étaient séparés. Clare se battait toujours pour les valeurs auxquelles elle croyait, travaillant avec les réfugiés, tandis que Paul, une fois à Londres, s’était lancé dans les affaires grâce à son réseau. Rien de mal à ça. Sauf qu’il se servait de ses relations pour essayer d’influencer l’enquête de Karen et qu’il avait assez de poids pour obliger un commissaire divisionnaire à se rendre dans le nord de Londres en pleine nuit, comme dans un roman de Len Deighton ou de John le Carré.
C’était compréhensible, louable, même : l’instinct d’un père désireux de protéger son fils, de l’épargner. Ou y avait-il autre chose ? Une mesure préventive pour empêcher la police de s’approcher trop près de lui, de sa famille, de ses affaires.
De quelles affaires, au juste ?
Dans ce domaine, Google ne se montra guère utile. De l’import-export. Mais il importait et exportait quoi ? Aucun détail. Du sportswear, des vêtements féminins, peut-être, comme Terry Martin. Ce dernier n’avait sans doute pas tort, d’ailleurs, songea Karen : c’était devenu notre activité principale. Depuis qu’on ne faisait presque plus rien nous-mêmes, on se contentait d’importer des produits fabriqués à bas coût. Et le peu fait ici semblait appartenir à d’autres. Aux Américains, qui malgré la récession possédaient des parts majoritaires partout, dans le chocolat aussi bien que dans le club de foot de Liverpool. Et les Chinois se partageaient le reste.
Elle regarda encore les maigres informations sur l’écran. Une boîte postale, un téléphone, un fax et une adresse électronique. Peut-être devrait-elle simplement composer le numéro, carrément demander à lui parler.
Hé, Paul…
Ou peut-être pas.
Elle avait un ami, Tom Brewer, à la lutte contre la fraude et les délits économiques. Enfin, un ami, si on veut : ils s’étaient rencontrés lors d’un stage quelques années plus tôt. Ils avaient bu des coups ensemble, il lui avait proposé de sortir en tête à tête, elle avait accepté, puis refusé. Il ne lui devait rien, mais il restait entre eux ce qui aurait pu advenir. Il venait de se marier, avait-elle entendu. Deux beaux-fils et une maison mitoyenne à Childs Hill.
Elle laissa un message et n’eut pas à attendre longtemps.
– Karen, ça fait une éternité !
– Je voulais te demander un petit service, Tom.
Il la rappela deux heures plus tard.
– Milescu n’a rien à se reprocher, a priori. Des relations avec deux ou trois sociétés qui exportent de la bauxite et de l’aluminium. Des partenaires en Russie et en Roumanie. Il semblerait qu’il ait des liens également avec l’Italie, mais ce n’est pas très clair. Il y a aussi l’importation de produits chimiques d’Ukraine : un business assez juteux, apparemment.
– Rien de louche ?
– Rien de précis. Depuis que le pays a rejoint la Banque mondiale, en 1992, les échanges commerciaux se sont développés à partir de presque rien et Milescu a simplement surfé sur la vague. Le fait qu’il ait des relations proches du gouvernement ne l’a sans doute pas handicapé. En cas d’appel d’offres, son dossier a plus de chances de se retrouver en haut de la pile, c’est tout.
– Mais rien d’illégal ?
Brewer rit.
– Ça dépend de ta définition de l’illégalité. En tout cas, rien d’intéressant pour nous, on a d’autres chats à fouetter.
– Merci, Tom.
– On pourrait peut-être aller boire un verre, à l’occasion ? Ça fait un bout de temps.
– Oui, ce serait sympa. Tu pourrais apporter des photos de ton mariage.
Il éclata de rire et la qualifia d’un terme pas très élégant.
Son portable sonna peu après. Cette fois, c’était Carla qui lui avait déjà envoyé deux SMS : Ronny Jordan au Jazz Café. Elle devait venir.
– Carla, je ne peux pas.
– Allez, copine ! Pense à cette guitare. After Hours. Ce son. Du sexe à six cordes.
– Vraiment, j’adorerais, mais…
– Mais rien du tout. Je n’accepterai aucune excuse. On se retrouve sur place, 22 h 30 ou 23 heures, ça ne commence pas avant. Ça marche ?
– Je n’en sais rien, Carla. Je vais voir, mais je ne te promets rien.
22 h 30 ou 23 heures : normalement, à cette heure, la plupart des soirs, Karen n’avait qu’une envie : être au lit avec un verre de rouge et un bon bouquin.
Elle jeta un coup d’œil à son reflet dans la vitre qui s’obscurcissait. Elle n’arrivait pas à croire qu’elle venait de le penser, et pourtant si. Copine, tu vieillis, comme dirait Carla. Avant l’heure. Elle devrait se bouger les fesses : rentrer, enfiler des fringues sympas et sauter dans un taxi pour Camden.
Ronny Jordan : The Jackal, A Brighter Day.
C’était tentant, pourtant elle savait qu’elle ne le ferait pas.
Carla faisait la queue, la foule de plus en plus dense autour d’elle. Les voitures qui ralentissaient et repartaient aux feux, les gaz d’échappement qui se dispersaient, gris pâle dans l’air nocturne. Si la température continuait de tomber, il gèlerait à la sortie, après minuit.
Elle releva le col de sa veste matelassée et avança de quelques pas, même si la file ne bougeait pas réellement : elle se tassait, c’est tout. Un coude s’enfonça dans ses reins. Elle se retourna. L’homme lui offrit un regard confus.
– Mes excuses, poupée.
Mes excuses, poupée ? Qui parlait encore comme ça ? Hormis dans la série EastEnders, bien sûr. Le véritable East End étant majoritairement peuplé de Bangladeshi, à présent, et de quelques jeunes citadins branchés, déterminés à changer l’image du quartier avec leurs ateliers d’artiste et leurs appartements d’architecte.
– Vous l’avez déjà vu, ce musico, Ronny ? Il est génial.
Un long nez pointu et de grandes dents jaunes : des dents de cheval.
Avec un bref mouvement de tête dédaigneux, Carla avança. Elle rêvait ou quoi ? Ce mec la draguait. C’était la meilleure !
Incapable d’aller plus loin, elle se serra contre le mur.
Et tant mieux.
Après, elle se souviendrait qu’elle avait entendu la voiture arriver très vite, trop vite. Le coup de freins brutal, des hurlements parmi la foule au bord du trottoir et la détonation. Une seule. Retentissante. Proche. Claire et nette. Pas de doute sur ce dont il s’agissait.
Quelqu’un fut projeté contre elle et, lorsqu’elle se retourna, manquant de trébucher, un liquide chaud et poisseux éclaboussa son visage. L’homme au nez pointu tomba dans ses bras. Il émit un sifflement rauque entre ses dents avant de s’affaler, tandis que Carla se penchait, consciente malgré les cris et la panique de trois autres coups de feu, d’une portière qui claquait et de la voiture qui repartait à toute allure.
Pendant un long moment, il sembla que personne ne parla ni ne bougea. Le mort – elle supposait qu’il était mort – gisait à ses pieds, un bras tendu, les doigts pliés contre le mur, comme s’il s’efforçait d’y creuser un refuge.
Carla frissonna. Sursauta quand une main se posa avec douceur sur son épaule.
– Vous êtes blessée, dit la jeune femme. Votre visage. Vous saignez.
Carla cligna des yeux pour écarter le sang et toucha précautionneusement sa joue. Elle entendait les sirènes de police et les secours se rapprocher. Elle devait sortir son portable, appeler Karen. Dès qu’elle aurait cessé de trembler, elle le ferait.
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