Lignes de fuite
Chapitre 51
51
Après Weybridge, la voiture dans laquelle Cordon se trouvait emprunta une série de routes de plus en plus étroites, Quoique pas autant que celles de Cornouailles. Il leur manquait les virages en épingle à cheveux, les hauts murs rocheux. Puis ils se retrouvèrent en rase campagne, dans le Surrey. De temps en temps, on entrapercevait un clocher d’église carré, un panneau indiquant une ferme invisible, des petits groupes de vaches sur une colline plantée d’arbres en bourgeons, comme si un peintre les avait placés là. Le cœur véritable de l’Angleterre, lui avait affirmé Kiley, là où l’argent poussait. Des banquiers d’affaires et des rock stars, du beau monde. On leur avait fait comprendre que le rôle de Kiley était terminé et que cet arrangement concernait Cordon seul.
Le conducteur, un homme bourru au cou de taureau, avait fermé la vitre coulissante qui séparait l’avant de l’arrière, laissant Cordon mariner dans l’atmosphère confinée de la voiture et de ses pensées.
– Il veut bien vous voir, avait annoncé Taras Kosach. Mon frère. Il est d’accord.
– Et Letitia ?
– Il va vous recevoir. Discuter avec vous. Vous tranquilliser l’esprit.
Cordon n’était pas sûr que le résultat serait nécessairement celui-là.
La voiture ralentit et s’engagea à gauche dans un chemin bordé d’arbres aux branches encore nues, entre lesquelles on distinguait le ciel. Des panneaux d’avertissement qui venaient d’être repeints : Accès interdit. Propriété privée. Des barbelés remplacés récemment.
Un peu plus loin, ils s’arrêtèrent devant un portail en fer forgé entre des piliers. Des caméras firent le point sur eux. Le conducteur pressa des numéros sur un clavier métallique et parla brièvement dans l’interphone.
Cordon sentit son ventre se nouer.
L’impatience ?
La peur ?
Après cette mise en scène, la maison le déçut presque. Du faux rustique, avec des toits pentus et des angles, des colombages, des fenêtres à meneaux. De minuscules caméras se braquèrent sur lui au moment où il sortait de la voiture.
Trois marches de pierre basses pour accéder à la porte.
Deux hommes descendirent le perron. Anton Kosach n’était pas parmi eux. Environ vingt-cinq ans, la mine austère et la panoplie qui allait avec : blouson de cuir sur col roulé noir, pantalon sombre, trop moulant à l’entrecuisse.
L’un d’eux lui demanda d’ôter son manteau et de lever les bras.
Qu’est-ce qu’ils imaginaient ? Qu’il était armé ?
Ils passèrent la main dans sa ceinture, sur son dos et sa poitrine, entre ses jambes. Puis ils lui jetèrent son manteau.
– Attendez.
Cordon fit quelques pas dans l’allée de gravier et regarda le bâtiment principal. Aucun signe de vie. Pas de bruit, hormis de brefs pépiements d’oiseaux sur l’immense pelouse.
Letitia était-elle réellement ici ?
Et Danny ?
Il chercha en vain les traces d’une trottinette, d’un vélo abandonné, d’un ballon, d’un jouet.
Un autre homme apparut sur le seuil : Anton Kosach, certainement. Plus grand que son frère Taras, mais un air de famille, les mêmes yeux noirs. Son costume était bien coupé, la veste ouverte sur une chemise bleu très pâle, pas de cravate, des chaussures coûteuses en cuir souple.
– Monsieur Cordon… Ou devrais-je dire inspecteur ?
– Monsieur, ça suffira.
– Vous n’êtes donc pas ici officiellement ?
Cordon secoua la tête.
– Très bien. Soyez le bienvenu.
Il lui tendit la main. Son accent était très léger, sa poigne ferme et douce à la fois.
Kosach étudia le visage de Cordon, puis recula, lui offrit une cigarette qu’il refusa et s’en alluma une. La fumée plana un instant entre eux.
– Marchons un peu, si vous le voulez bien.
L’allée s’éloignait de la maison, entre des arbustes bien taillés, quelques crocus et des perce-neige tardifs à l’ombre.
– Mon frère me dit que vous êtes inquiet au sujet de Letitia et je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi.
– La plupart du temps, quand on doit ramener une femme de force, après l’avoir menacée et terrifiée, je pense qu’il y a de quoi s’inquiéter.
– Menacée ? Terrifiée ? Ce n’est pas mon impression. Et personne n’a été ramené de force.
– Vos brutes ont pénétré par effraction dans la maison en pleine nuit et m’ont battu avant d’enlever Danny et Letitia pour les traîner dans un endroit où ils ne voulaient pas être.
– Monsieur Cordon, ces brutes, comme vous les appelez, sont des hommes en qui j’ai toute confiance. Et ils m’ont assuré qu’ils n’ont eu recours qu’au minimum de violence nécessaire pour délivrer mon épouse et mon fils.
– Votre épouse ?
Kosach s’arrêta.
– Bien sûr, qu’est-ce que vous imaginiez ?
Cordon le regardait, sidéré.
– Quant à… comment avez-vous dit ? L’endroit où ils ne veulent pas être…
Il désigna la maison derrière lui d’un ample geste de la main.
– Pourquoi ne voudraient-ils pas être ici ? C’est chez eux.
– Je ne sais que ce que Letitia m’a dit.
– Vous avez entendu ce que vous désiriez entendre, mon ami.
Ils arrivèrent à une fourche et se dirigèrent vers un petit bosquet de bouleaux argentés. Un rouge-gorge qui chantait à tue-tête sur une branche s’envola à leur approche.
– C’est vrai qu’entre Letitia et moi, reprit Anton, il y a eu une dispute… un malentendu, si l’on veut. Elle peut être têtue. Si vous la connaissez un peu, vous devez le savoir. Certains mots ont été prononcés… Mais tout ça est oublié, ajouta-t-il en secouant la tête. Oublié et pardonné.
– Je veux la voir.
– Je crains que ce soit impossible.
– Je veux l’entendre dire elle-même que c’est là qu’elle désire être.
Kosach l’examina, les yeux plissés, et éclata de rire.
– Bien sûr. Pendant tout ce temps, j’ai cru que vous étiez comme un père pour elle, qui la protégeait, prenait soin d’elle. Vous êtes policier après tout. Mais non, vous êtes amoureux…
– Ne dites pas n’importe quoi !
– Vous êtes amoureux d’elle et c’est pour ça que vous ne croyez pas qu’elle puisse être heureuse avec un autre. Faites-moi confiance, ajouta-t-il en souriant. Je vous comprends, mon ami.
– Ah oui ? Eh bien, comprenez une chose, je ne suis pas votre ami !
– Et maintenant, vous êtes fâché et mécontent.
Cordon n’avait qu’une envie, lui flanquer un coup de poing dans la figure, interrompre ce flot de conneries condescendantes, son accent tantôt présent, tantôt absent. Il dut faire un effort pour garder les bras le long du corps.
Le sentier faisait une boucle et revenait vers la maison.
Ils marchèrent sans rien ajouter jusqu’à la porte.
– Je veux la voir, répéta Cordon.
– Je vous ai pourtant…
– Elle est ici ?
Un silence.
– Oui, elle est ici.
– Dans ce cas, laissez-moi lui parler. Si elle dit la même chose que vous, librement, je vous promets que c’est fini, je n’insisterai pas.
– Fini ?
– Oui.
Kosach l’examina de nouveau.
– Vous êtes un homme de parole ?
– Je pense, oui.
– Très bien. Attendez ici.
Kosach rentra d’un pas vif et les deux gardes qui avaient fouillé Cordon se postèrent sur le perron, les bras croisés, de chaque côté de la porte. Ses hommes de main, au moins, étaient à la hauteur du stéréotype.
Cinq minutes s’écoulèrent, puis dix.
Cordon se dandinait d’un pied sur l’autre, faisant jouer les muscles de ses mollets. Un petit élancement douloureux de temps en temps à la base de sa jambe gauche, au-dessus du pied. Le talon d’Achille ?
Kosach réapparut à la porte.
– Je vous en prie, entrez.
Letitia se tenait dans la courbe d’un escalier qui s’élevait d’un vaste hall carrelé. Pâle, peu maquillée, paupières ombrées et lèvres violacées. Ses cheveux teints d’un châtain plus foncé emprisonnaient son visage. Pas de sourire. Dans ses yeux une vague lueur indiquant qu’elle le reconnaissait. Cordon se demanda si elle était malade ou seulement très, très fatiguée. Les vêtements qu’elle portait étaient ternes, dans les tons de gris.
– Letitia ?
Elle réagit à peine à la mention de son nom, au son de sa voix.
– Ton ami voudrait te poser une question. Il aimerait savoir si tu es heureuse, ici. Est-ce que tu es heureuse, Letitia ?
– Bien sûr.
– Est-ce qu’on te retient contre ton gré ?
Elle eut l’air déconcertée, comme si la question n’avait aucun sens.
– Est-ce que tu veux rester ici ? demanda Cordon.
Un tressaillement des paupières.
– Parce que si ce n’est pas le cas, tu peux partir avec moi, ajouta-t-il, approchant de l’escalier. Tu comprends ce que je dis ? Vous pouvez partir, Danny et toi, maintenant.
Comme s’il avait entendu qu’on parlait de lui, l’enfant apparut sur le palier et, à la vue de Cordon, il cria son nom et dévala les marches. Un rappel à l’ordre de son père l’arrêta net :
– Danya !
– Letitia ? répéta Cordon.
Mais elle avait la tête tournée vers Kosach, pas vers lui, et le regard qu’ils échangèrent était indéchiffrable.
– Danya, dit Kosach. Va voir maman. Tout de suite.
À pas prudents, le petit garçon remonta et s’accrocha à la jupe de sa mère, qui passa un bras autour de ses épaules, l’autre agrippant la rampe, une alliance à son doigt.
– Si c’est ce que tu veux, Letitia, vas-y, dit Kosach, qui avait rejoint la porte en quelques enjambées et l’ouvrait grand.
Elle ne bougea pas, se contentant de serrer Danny plus fort.
Toujours à la porte, Kosach se tourna vers Cordon.
– Vous avez dit que vous n’insisteriez pas, je crois.
La désillusion, la déception et l’incompréhension refroidirent la colère qui bouillonnait encore à l’intérieur de Cordon.
Ses épaules s’affaissèrent.
– Le chauffeur va vous reconduire, ajouta Kosach. Je ne pense pas que nous nous reverrons.
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