Lignes de fuite

Harvey John · Chapitre 57 sur 62

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Lignes de fuite

Chapitre 57

57

Good Bait. Dexter Gordon au saxophone, plongeant et pataugeant comme un homme qui marche dans la boue, tandis que le piano à l’arrière-plan semblait plus habitué à accompagner le chant matinal à l’école.

Cordon buvait son café et cirait ses chaussures.

Il avait passé deux jours de plus à Londres, puis il s’était résolu à rentrer en Cornouailles avant que sa présence lugubre ne lasse pour de bon Jack Kiley. Il retrouva son logis, avec la vue sur la baie. Il reprit son poste, son travail, la petite équipe de police de proximité qui l’accueillit comme s’il ne s’était absenté que quelques jours.

– T’as passé de bonnes vacances ?

– Tu étais en safari ? Parti à la découverte du monde ?

Pour le coup, Cordon avait découvert le monde. Une petite partie, en tout cas. L’impression d’avoir ôté ses œillères.

Après une semaine passée principalement à revoir des affaires et à rattraper ce qu’il avait raté, il fut convoqué à Penzance, puis à Truro, au bureau du chef de la police de la Cornouailles et des îles Scilly. Boutons rutilants, galons dorés. Le chef, pas Cordon.

– Alors, on se prend pour un cow-boy tout d’un coup, à ce que j’ai entendu ?

Cordon ne répondit pas, les yeux fixés sur les distinctions encadrées derrière le bureau.

– J’ai reçu une lettre d’un dénommé Frost de la SOCA. En résumé, il semblerait que vous ayez mis vos gros sabots là où il ne fallait pas. Que vous ayez voulu jouer dans la cour des grands, vous mesurer à des caïds du crime organisé. Il suggère qu’on vous serre la bride, qu’on vous ait à l’œil.

– Oui, chef.

Qu’était-il censé dire d’autre ?

– Qu’est-ce qui vous a pris ? La crise de la cinquantaine ? La plupart des gens s’achètent une voiture tape-à-l’œil trop chère pour eux, ils ont une liaison, s’offrent une petite folie. Une femme ? C’est ça ? Une histoire de femme ?

Il acquiesça, résigné.

– Bon sang, Cordon, je vous ai toujours vu comme quelqu’un sur qui on pouvait compter en cas de coup dur. Un peu trop à cheval sur le règlement, mais les pieds sur terre. Quelqu’un qui connaissait ses limites.

– Oui, chef.

– Vous vous rendez compte que je pourrais avoir votre peau avec un truc pareil. Puni, suspendu et probablement poussé vers la sortie sans même un mot d’adieu.

– Oui, chef.

– Est-ce que vous pensez que j’ai une bonne raison de ne pas le faire ?

– Non, chef. Pas vraiment.

– Vous êtes un idiot.

– Oui, chef.

Il jeta encore un coup d’œil à la lettre de Frost.

– Vous êtes dans la police depuis combien d’années maintenant ?

– Vingt-cinq ans.

– À cinq ans de la retraite.

– Oui, chef.

– Vous voulez foutre tout ça en l’air ?

– Non, chef.

– Bien. C’est fini, les bêtises ? Vous êtes redescendu sur terre ?

– Oui, chef.

– Encore un écart, un geste malheureux et je vous pends à la vergue, compris ?

Compris.

Cela dura encore dix minutes, quelques banalités, un dernier, dernier avertissement, et Cordon se retrouva dans la rue. Tregolls Road. Il avait le temps de faire un détour par Lemon Quay avant de rentrer et de jeter un coup d’œil à la section jazz de HMV.

Une femme ? C’est ça ? Une histoire de femme ?

Le chef n’avait pas eu besoin de préciser qu’il s’était conduit comme le dernier des imbéciles.

Trois jours plus tard, il reçut une carte postale de son fils. D’Australie. Une photo d’un animal. Un koala ? Il aurait pu au moins lui envoyer un endroit célèbre, une vue d’Harbour Bridge. Était-ce trop demander ?

Papa, juste un petit mot. On est tous là maintenant. Ce n’était pas

évident, mais ça en valait la peine. Tu devrais venir me rendre visite à

l’occasion. Avant qu’il ne soit trop tard. Bises, Simon.

Trop tard ? Trop tard pour qui ? Pour quoi ?

Et tous ? Qui tous ? Là ? Où là ? La vie de Simon demeurait un mystère qu’il ne semblait pas souhaiter que son père résolve.

Cordon examina le cachet de la poste, en partie effacé par la pluie. Melbourne ? Il ignorait qu’il devait déménager. Un nouvel emploi ? Et comment était-il censé savoir ? Il le lui avait écrit sur une autre carte, peut-être ? Un courrier qu’il n’avait jamais reçu ?

Il posa la carte contre un des haut-parleurs.

Il essaya de s’imaginer coincé dans un avion pour l’autre bout du monde, sans succès.

En attendant, il avait du boulot. Un appareil photo volé à un touriste japonais à Land’s End. Un homme de trente-huit ans, dont la libération conditionnelle avait été révoquée, aperçu près de St Just. Des casiers à homards dérobés à Portheras Cove.

Ce soir-là, il écoutait distraitement un résumé des nouvelles du jour. Une opération policière à Londres et dans le Sud-Est menée par la SOCA, conjointement avec le Département des crimes majeurs et d’autres unités de la police londonienne. Il tourna l’écran de la télévision et mit Channel 4. Des images d’archives où l’on voyait des policiers équipés de pied en cap, des voitures dont les lumières clignotaient et des fourgons qui fonçaient sur la route. Changement de scène soudain.

– Et voici l’aérodrome privé proche de la Manche, d’où cet homme, Anton Kosach, soupçonné de blanchiment d’argent à très grande échelle, se serait envolé avant de disparaître.

C’était bien Kosach à l’écran, impossible de se tromper.

Son premier instinct fut d’appeler Letitia.

Pourquoi ? Pour lui dire quoi ?

En plus, il n’avait qu’un numéro, son ancien portable. Non attribué quand il l’avait essayé.

Kosach était parti, et après ? Il s’était enfui, abandonnant sans doute Letitia et Danny. Rien à ce sujet aux informations. Après s’être répété pendant quinze minutes que cela ne servirait à rien, il téléphona à Kiley.

– Jack, je suppose que tu n’as pas regardé les infos ?

Kiley l’attendait à la gare de Paddington.

– Je croyais ne jamais revoir ta tronche.

Cordon haussa les épaules.

– Sans parler des quelques bons contacts qui me restaient : je vais me brouiller avec tout le monde à force de fouiner pour répondre à tes questions.

– C’est bon, Jack. Je suis confus. D’accord ?

Il secoua la tête.

– Alors, reprit Cordon. Qu’est-ce qu’on sait ?

– Tout ce que je peux affirmer, c’est qu’on l’a emmenée pour l’interroger. On l’a gardée une nuit. On lui a demandé ce qu’elle savait sur Kosach. Où il pourrait être, des noms, des numéros de téléphone, tout ce qui pourrait permettre de retrouver sa trace. Rien. Mêmes questions au sujet de ses affaires, de l’origine de sa fortune. Elle n’en avait aucune idée. Dépenser l’argent de son bonhomme, c’était tout ce qui l’intéressait. Ça et élever son fils.

– Elle n’a pas été arrêtée ?

– Pas encore. Elle a offert de collaborer.

– Mon œil, ouais.

– Je ne te le fais pas dire.

De la où ils se tenaient, ils dominaient le hall de la gare, où circulait une foule qui semblait errer sans but.

– Tu vas aller la voir ?

– Tu penses que je devrais ?

– Tu ne vas pas me faire croire que tu es venu jusqu’ici simplement pour me parler.

Le train partait de Waterloo. Le trajet en taxi jusqu’à la maison de Kosach lui coûta les yeux de la tête.

– Il y avait du grabuge ici, l’autre jour. On aurait dit que c’était la Troisième Guerre mondiale, commenta le chauffeur.

Danny traversa la pelouse en courant pour l’accueillir et, cette fois, il n’y avait personne pour le rappeler à l’ordre.

Cordon ébouriffa ses cheveux, le souleva et le fit tournoyer, puis le reposa délicatement lorsqu’il se mit à hurler d’enthousiasme.

– Eh bien, dit Letitia de la porte, la cavalerie arrive encore après la bataille.

Il la suivit à l’intérieur. À côté de lui, Danny babillait sans interruption, encore tout excité par la descente de police qui constituait un événement majeur dans sa jeune vie.

Ils s’assirent, un peu gênés, face à face, tandis que Danny continuait de parler, tirant sur le bras de Cordon jusqu’à ce que sa mère lui dise d’aller jouer deux minutes, de les laisser un peu tranquilles.

– Alors, que nous vaut l’honneur ?

Il hésita, cherchant ses mots.

– J’étais inquiet pour vous deux.

Il devait faire peine à entendre. Il faisait peine tout court.

– Inutile. Regarde…

Elle désigna d’un geste ample la pièce immense, le mobilier luxueux.

– J’ai pas à me plaindre.

– Mais tu ne peux pas rester ici.

– Pourquoi ?

– Je n’en sais rien. Je pensais seulement…

– Tu pensais quoi ?

– Maintenant qu’il n’est plus là, vous pourriez partir, Danny et toi. Rien ne t’en empêche. Tu pourrais aller n’importe où.

Elle éclata de rire.

– N’importe où ? En Cornouailles avec toi pour refaire ma vie ? C’est à ça que tu pensais ?

– Pourquoi pas. Si tu en as envie.

– Retrouver la ville que j’ai passé la moitié de ma vie à fuir ?

– Très bien. De toute manière, c’est toi qui l’as dit, pas moi.

– Mais c’est ce que tu pensais.

– Pas vraiment.

– À d’autres !

Elle alluma une cigarette, la tête renversée en arrière, laissant la fumée s’échapper par les coins de sa bouche.

Cordon regrettait déjà d’être venu.

– Qu’est-ce que tu comptes faire, alors ?

– Comme je le disais, rester ici aussi longtemps que possible.

– Tu peux te le permettre ?

Elle avança sur son siège.

– Quand les flics sont venus ici, ils ont fouillé partout, embarqué un max de trucs, tout ce qui pouvait concerner les affaires d’Anton, mais ils ont raté une ou deux bricoles. Une baraque de cette taille, il faudrait la démonter brique par brique pour tout trouver. Un fourre-tout en cuir, ajouta-t-elle avec un grand sourire. Du chouette cuir, en plus. Derrière un panneau, dans l’une des salles de bains. Celle dont Danny se sert en général. Le sac bourré de billets de cinq cents euros. Après vingt mille, j’ai arrêté de compter. Quand il n’y en aura plus, je trouverai autre chose.

Elle l’observait entre ses yeux mi-clos.

– Tu me connais, Cordon. Je suis une fille débrouillarde. C’est le mot, non ? Mais peut-être pas celui auquel tu pensais.

Elle s’était levée.

– Le taxi qui t’a amené, je suppose que tu lui as pas demandé de t’attendre ?

Il secoua la tête.

– Tant pis. Je vais t’en appeler un autre. Il y a des trains toutes les demi-heures.

Elle le saisit par le bras.

– Merde, fais pas cette tête, Cordon. Tout est bien qui finit bien. Pour l’instant, en tout cas. J’emmerde l’avenir. Il faut vivre dans l’instant.

Elle se hissa sur la pointe des pieds et l’embrassa sur la joue.

– Tu as un cœur d’artichaut, c’est ça ton problème. Ça l’a toujours été.

Comme s’il avait besoin qu’on lui mette les points sur les i.

– Va donc voir Danny avant de partir. Dis-lui qu’il pourra venir te rendre visite en Cornouailles. Il sera ravi. Je pourrai le mettre au train.

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