Lignes de fuite
Chapitre 2
2
Noël se passa sans événement notable. Karen parla à la plupart de ses parents proches – mère, oncle, tante, quelques cousins –, s’efforçant de ne pas calculer le prix des communications entre Londres et la Jamaïque. Plus tard dans la journée, elle appela sa sœur et les jumelles, contenant son impatience tandis que ses nièces lui récitaient la liste interminable de leurs cadeaux.
Dans l’après-midi, elle mangea devant la télé un repas tout prêt acheté en promotion chez Marks & Spencer, arrosé d’un rouge buvable. Le soir du 31, elle dîna à Exmouth Market avec quatre copines, puis elles allèrent en boîte près du métro Angel. À minuit et demi elle était à la maison et à une heure au lit, avec un livre pour toute compagnie. Ce n’était pourtant pas par manque de propositions. Dire qu’il n’y avait pas si longtemps elle aurait estimé avoir gâché sa soirée si elle était rentrée seule.
Tu vieillis, ma grande, songea-t-elle.
Janvier démarra en fanfare, avec de la neige fondue, puis de la pluie, de la neige et encore de la neige fondue. La nuit, il gelait. Le jour de son retour au bureau, elle faillit trébucher sur les marches du perron et seule la balustrade lui évita une chute disgracieuse. Le trottoir bordé de blocs de glace était une véritable patinoire. Des flocons voletaient autour de son visage comme des papillons de nuit. Le latte acheté à Caffè Nero était presque froid le temps d’arriver au métro.
Des photographies et une description du mort de Hampstead Heath avaient été transmises au service de renseignements de la police londonienne avant les fêtes. Elle attendait toujours. De chez elle, Karen avait envoyé un e-mail au « bureau de coordination et d’affectation » dudit service. Le bureau de coordination et d’affectation : le terme semblait tout droit sorti de Bleak House, la série que sa sœur lui avait offerte à Noël. En réponse, elle avait reçu un message automatique : le bureau était fermé.
Arrivée au commissariat, elle sentit son ventre gargouiller. Elle n’avait pris qu’un café en guise de petit-déjeuner. Peut-être devrait-elle appeler Mike Ramsden. Son complice, son aide de camp, son bras droit depuis plusieurs années. Mike, si tu es en route, tu ne pourrais pas faire un détour par Prêt À Manger et m’acheter un sandwich ? Baguette œufs-tomates ou un pain machin-chose.
Elle se demanda s’il avait passé Noël seul, comme elle, ou s’il avait trouvé de la compagnie. Ramsden, toujours entre deux épouses, généralement celles d’autres hommes.
Elle repoussa sa chaise et s’approcha de la carte punaisée au mur qui représentait la zone où le corps avait été découvert.
Entre Whitestone Pond et South End Green, on comptait plusieurs accès au parc, mais, étonnamment, aucune caméra de surveillance. Les seules installées sur cette portion de route appartenaient à des particuliers désireux de protéger leur précieuse résidence et étaient orientées en conséquence.
– La plupart de ces baraques sont fermées pour la saison, avait dit Ramsden, écœuré. Pendant que leurs gros cons de proprios passent l’hiver au chaud, à Moustique.
D’après ce qu’ils avaient pu établir, le meurtre avait eu lieu à l’écart du sentier, au nord de l’étang : les traces d’une lutte violente et rapide, des branches brisées, de la terre remuée, du sang. Uniquement celui de la victime, hélas.
Aucune trace de ses vêtements. Après les lui avoir ôtés, on les avait sans doute fourrés dans des sacs poubelle, afin de les brûler ou de les jeter en pleine nature, le plus loin possible. Merci pour la contribution au grand dépotoir national.
La zone autour du site avait été passée au peigne fin : les poubelles, les bouches d’égout, le moindre buisson, tout. On avait même dragué l’étang. Trente et un sacs de débris à trier et à inventorier. Aux dernières nouvelles, dix-sept pourrissaient encore dans un coin, en attendant qu’on puisse s’en occuper. Elle avait demandé des volontaires – pas d’heures sup, uniquement son amour et son respect éternels –, mais, avec la moitié des effectifs en vacances, on ne se bousculait pas au portillon.
Dehors, le ciel était d’un gris sans appel.
La neige avait cessé de tomber.
Elle devrait vraiment appeler Mike Ramsden. Ils pourraient déprimer et maudire l’univers de concert.
À cet instant, le téléphone sonna sur son bureau.
– Mike ?
C’était Gerry Stine, du service des renseignements criminels. Karen l’écouta, prit des notes, lui fit confirmer l’information et le remercia avec effusion, lui souhaitant la meilleure des années. Après avoir effectué quelques recherches dans les fichiers de l’immigration, il avait un nom. Petru Andronic. Pays d’origine : Moldavie. Date de naissance : 27 novembre 1994. Dix-sept ans.
Fait remarquable pour quelqu’un de cet âge, il n’avait pas de compte sur Facebook, ni sur Twitter, ni sur aucun réseau social. Plus rare encore, après une première vérification auprès des principales sociétés de téléphonie, il semblait ne pas avoir de portable : il utilisait sans doute un appareil bon marché avec des recharges prépayées ou empruntait celui d’un ami lorsque nécessaire.
Karen secoua la tête : la Moldavie. Elle n’était pas sûre d’être capable de la situer. Pas assez précisément pour la placer sur une carte, en tout cas. Elle en avait entendu parler au moins. Ou était-ce la République de Moldova ? Même pays, noms différents ? Si tu dis Moldova, je dirai Moldavie.
Elle consulta de nouveau ses notes. Andronic avait déposé une demande de visa étudiant l’été précédent.
Elle se résigna à appeler Ramsden.
À en croire la musique dans le fond, il avait décidé que l’heure du grand retour de Status Quo avait sonné.
– Leyton High Road, Mike. Tu connais ?
– Comme ma poche.
L’école était coincée entre un magasin de bricolage et une boucherie halal. Bien que le nouveau trimestre n’ait certainement pas encore débuté, une bonne dizaine de jeunes qu’elle présumait étudiants étaient rassemblés sur le trottoir : la tête baissée, ils écoutaient leur iPod ou leur lecteur MP3, fumaient pour la plupart, tapant des pieds de temps en temps, mais feignant de ne pas être affecté par le froid polaire.
Un couloir étroit menait à un escalier non moins étroit. L’école est reconnue par l’ASIC, le service d’accréditation des établissements d’enseignement supérieur internationaux, pouvait-on lire sur une affiche au mur. La pancarte Interdiction de fumer avait été facétieusement agrémentée d’un smiley avec un gros joint. Merci de ne PAS apporter de nourriture dans les locaux, avait-on écrit sur une feuille A4, punaisée à côté.
Au premier étage, ils trouvèrent une porte dont la plaque annonçait Secrétariat général. Il y avait une autre affiche, violet et or, scotchée au panneau en verre armé, avec en lettres capitales OTHM, Centre agréé par l’organisation de la gestion du tourisme et de l’hospitalité, qui soutient l’industrie du tourisme et de l’hospitalité à travers le monde.
– Qui l’eût cru ? dit Ramsden. Le centre du tourisme et de l’hospitalité ici même, au cœur de Leyton.
La femme derrière le bureau – la cinquantaine, des lunettes, des cheveux bruns s’échappant du peigne censé les maintenir en place – s’interrompit à peine pour les regarder.
– Si vous voulez des renseignements concernant les cours ou si vous souhaitez embaucher un étudiant, tout est en ligne. Ça coûte moins cher. La procédure est la même.
Comme ils tardaient à répondre, elle pivota sur son siège. Il y avait une autre porte derrière elle : Professeur D. G. Sillet, Président.
– C’est le gaz ? Ce n’est pas le gaz ? Le gaz et l’électricité ? Les factures aux entreprises de service public sont toutes réglées par prélèvement, c’est la banque qui s’en charge. Si des paiements sont en retard, nous n’y sommes pour rien.
Karen sortit sa carte et la posa sur le bureau. La femme secoua la tête et une autre mèche de cheveux glissa du peigne.
– Je le leur ai dit et redit, nous le leur disons tous : ne bloquez pas le trottoir devant l’établissement, vous gênez la circulation. Mais vous pensez qu’ils écouteraient ?
Elle émit un petit grognement, puis reprit :
– Vous pensez qu’ils feraient l’effort de comprendre ?
– Petru Andronic. Il était étudiant ici.
La femme ôta ses lunettes et les toisa. Ramsden en blouson de cuir usé, le ventre débordant de son jean. Karen le dépassait de quelques centimètres grâce à ses bottes à talons, manteau de laine noire serré à la taille par une ceinture, pull, écharpe lâche autour du cou.
– Vous êtes sûrs ?
– Apparemment. Il a fait une demande, en tout cas, l’été dernier.
– Ah.
– Ah ?
– Beaucoup de demandes. Peu d’élus.
Contente d’elle, elle s’autorisa un petit sourire.
– Vous avez des fichiers ? s’enquit Ramsden.
– Bien sûr.
– Ce devrait être facile, alors. Il n’y a qu’à vérifier.
La porte derrière elle s’ouvrit sur un homme proche de la cinquantaine, le front dégarni, vêtu d’un costume qui avait été trop souvent au pressing.
– Madame Dawes ?
– La police, monsieur Sillet. Simple enquête de routine.
– Très bien.
Il s’interrompit un bref instant : un coup d’œil rapide aux intrus, une inclinaison de la tête et il était reparti.
– Un homme occupé, constata Ramsden.
Les doigts de Mme Dawes cliquetaient vivement sur le clavier.
– Voilà. Andronic, Petru. Date de naissance : 27 novembre 1994. Numéro de passeport. Date d’entrée sur le territoire. Lieu de résidence dans ce pays. Il a demandé trois cours : ESOL, secrétariat et administration, technologies de l’information et de la communication.
– ESOL ?
– English for Speakers of Other Languages : anglais langue étrangère.
– Bien sûr.
– Selon son dossier, on lui a proposé une place en septembre dernier. Mais il ne s’est jamais inscrit.
– C’est inhabituel ? demanda Karen.
– Oh non.
– Et dans ce cas, que se passe-t-il ?
– Nous envoyons un courrier à l’adresse qu’on nous a communiquée. Puis un rappel si nécessaire, pour prévenir l’étudiant que, sans réponse de sa part avant une certaine date, la place sera attribuée à quelqu’un d’autre.
– C’est ce que vous avez fait pour lui ?
– Je suppose.
– Et après, si vous n’avez toujours pas de nouvelles ?
– Nous sommes dans l’obligation d’en informer l’Immigration.
– Ce que vous avez fait ?
– Nous prenons nos responsabilités au sérieux.
– Même si une facture de gaz peut vous échapper à l’occasion.
– Pardon ?
– Rien.
Septembre, octobre, novembre : au moment où l’Immigration avait été informée, pensa Karen, Petru n’en avait plus pour longtemps à vivre.
– Ses coordonnées. Son adresse en Angleterre, tout ça. Est-ce que vous pouvez nous les imprimer ? demanda-t-elle.
Aussitôt dit, aussitôt fait, ou presque. Il était domicilié à Green Lanes, dans une rue perpendiculaire à St Ann’s Road. Elle connaissait le Salisbury, un pub qui se trouvait juste à côté.
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