Lignes de fuite
Chapitre 53
53
– Auchentoshan.
– Hein ?
– Apparemment, ça se prononce comme ça : Ao-ken-tosh-ane. En tout cas, c’est ce que le vendeur m’a dit.
– Et il sait de quoi il parle.
– Je doute qu’il soit jamais sorti de Londres.
Karen avait sorti deux verres, de simples verres droits, mais dont le fond était assez épais pour faire office de verres à whisky.
Il y avait une lampe sur pied dans un coin, avec un abat-jour d’un vert pomme qui lui inspirait des sentiments mitigés, et une petite lampe d’architecte sur l’une des étagères à côté de la chaîne. Les rideaux fermés masquaient les lumières de la nuit londonienne.
Entre le fauteuil et le canapé deux places, disposés à angle droit, Alex choisit le premier. Au centre, une table encombrée où se mêlaient des enveloppes en papier kraft qui attendaient d’être ouvertes, le numéro de la semaine précédente de la Highbury and Islington Gazette, un recueil de nouvelles d’un auteur au nom improbable – Maile Meloy – et une lettre que sa mère lui avait envoyée de Jamaïque. Karen mit le tout par terre pour poser les verres.
Alex déboucha la bouteille et se pencha afin de les servir.
– Je ne devrais pas, dit Karen.
– Au régime sec ?
– Le contraire.
– La nuit a été chargée ?
– Cocktails au champagne au One Aldwych, rien que ça.
– Rendez-vous amoureux ? Heureux événement ?
– Simplement une amie, Carla.
– L’actrice, c’est ça ? Je l’ai rencontrée une fois, à une soirée.
– Quoi ? Mais c’était il y a des années ! Comment est-ce que tu peux t’en souvenir ?
Alex sourit.
– Recueillir des informations, les classer, c’est mon métier. Tout est là, dans le disque dur, ajouta-t-elle, tapant son index contre sa tempe, avant de passer les doigts dans ses cheveux ras.
Karen s’appuya contre le dossier du canapé, son whisky à la main.
– Tu as de la veine. Moi, tout ce que j’ai là-dedans, c’est de la bouillie.
– C’est toi qui le dis.
L’alcool était vif, pas tourbeux, à peine sucré, et il glissait comme du velours.
– Alors, qu’en penses-tu ? demanda Alex.
– De quoi ?
– De ça, répondit-elle en levant son verre.
– Bon. Très bon.
Elle prit la bouteille.
– Jamais entendu parler. Je suis plutôt une buveuse de vodka, d’habitude.
– C’est Roger qui me l’a fait découvrir. Il y a deux ans, je crois, pour Noël.
– Comment va-t-il ? Roger ?
– Bien. Il est à Whitby avec les enfants. C’est un peu un rituel pendant les vacances d’hiver. Un vent marin revigorant et des balades sur le bord de mer. Il pense que ça trempe le caractère.
Karen éclata de rire. En dehors de Carla, Alex était peut-être la personne avec laquelle elle était le plus à l’aise. Alex, quant à elle, avait l’air on ne peut plus détendu, jambes repliées sous elle, vêtue de ce qui semblait être sa tenue de loisirs : jean et chemise assortie délavée, ouverte sur un maillot parme. Elle s’était débarrassée de son manteau à peine la porte franchie.
Par comparaison, Karen se sentait endimanchée.
Alex les resservit.
– J’aurais dû apporter quelque chose à grignoter. Histoire d’éponger. Des chips sympas ou un truc comme ça.
– Oh, attends.
Karen se leva d’un bond, mais, arrivée à la cuisine, regretta d’avoir réagi si vite.
– Hum, j’ai des chips : sel et je ne sais quoi. Deux paquets pour le prix d’un, à Tesco. Et il y a du salami au frigo. Enfin, j’espère. Et du fromage.
Elle entreprit d’ouvrir les sachets, puis sortit des assiettes et dénicha un bocal d’olives, oublié entre le Tabasco et la sauce soja. Lorsqu’elle se retourna, Alex se tenait sur le seuil. Appuyée contre le cadre, un pied croisé devant l’autre, les bras ballants.
– Je peux donner un coup de main ?
La lumière au plafond illuminait les reflets roux dans ses cheveux.
– Merci, je me débrouille.
Tout d’un coup, Karen eut envie de toucher ses cheveux.
Alex sourit.
Elle avait la peau nacrée.
Karen laissa échapper une fourchette qui tinta sur le sol.
– Cette fourchette est très bien où elle est, dit Alex, faisant un pas en avant.
Karen retint son souffle. Et soudain, elle la caressait, touchait ses cheveux, le haut du crâne et les pointes effilées dans le cou. Le coin de la bouche. Puis elle l’embrassait.
La main d’Alex se posa sur sa poitrine.
Quand Karen se réveilla, il était plus de 4 heures. Un filet de sueur séchée serpentait de sa gorge à son nombril. À côté d’elle, un bras à côté de son visage, Alex dormait. Les lèvres entrouvertes, le faible sifflement de sa respiration.
Karen avait envie d’aller aux toilettes.
Lorsqu’elle se leva, Alex remua.
– Il est tôt. Rendors-toi.
Mais à son retour, Alex était assise, les oreillers calés derrière son dos, et elle la regardait avec un sourire ensommeillé.
– Tu veux quelque chose ? Du jus de fruit ? Du thé ?
– Du jus de fruit, ce serait génial. Puis du thé.
– Thé à la menthe ou thé noir de base ?
– Menthe.
Karen revint avec un plateau et se recoucha.
– Merci, dit Alex, baissant la tête pour lui embrasser l’épaule.
– Merci pour quoi ?
Alex sourit.
– Le thé, bien sûr. Qu’est-ce que tu imaginais ?
C’était étrange de se retrouver là toutes les deux, après ce qui s’était passé. Étrange, mais en même temps naturel. Naturel et étrange.
– Tu fais ça souvent ? lança Karen.
– Avec toi ? Je m’en souviendrais.
– Ce n’était pas ce que je te demandais.
– Je sais. Et non, on ne peut pas dire ça.
– Mais tu savais, quand tu es venue ici. Quand tu m’attendais ?
– Ce que je voulais, oui. Du moins, je pensais le savoir. En revanche, ce que toi tu voulais, non, ajouta-t-elle en lui caressant le bras.
Karen cacha son visage entre ses mains.
– Des regrets ?
– Non. Oui. Oui, sans doute un million. Mais non. Pas vraiment. Pas du tout.
– Alors, on fait notre coming out après le petit déj ? Tu sais, une annonce officielle. Facebook. Twitter.
Karen dut l’examiner attentivement pour s’assurer qu’elle plaisantait.
– Est-ce que tu imagines…
– Que trop.
Il faisait encore nuit et le jour ne se lèverait pas avant deux bonnes heures.
– Et Roger ? Si…
– Roger est à Whitby.
– Oui, mais est-ce qu’il…
– … sait que je suis bi et qu’il m’arrive d’aller voir ailleurs ?
– Oui.
Alex sourit.
– Ce qu’il ignore ne risque pas de le faire souffrir.
– Tu le crois vraiment ?
– Je suppose que je n’ai pas le choix. Après ça, ajouta-t-elle en levant sa tasse, je m’en vais. Je prendrai peut-être une petite douche rapide.
– Tu ne veux pas manger quelque chose ? On a le temps.
– Non, merci.
– Même pas des toasts ? J’ai du pain. Peut-être.
– Ça marche pour les toasts.
Des toasts à la marmelade d’orange, à la confiture de framboise ou avec le fond du pot de Marmite. Hésitante, faisant son possible pour ignorer son mal de tête, Karen prépara du café en écoutant le ruissellement de l’eau dans la salle de bains.
Alex réapparut, l’air toute fraîche, finissant de sécher ses cheveux avec une serviette. Karen ouvrit le rideau et elles s’assirent à la table dans le renfoncement, regardant la rue déserte.
– Burcher, il n’a jamais évoqué un certain Paul Milescu ? lança soudain Alex.
– Le père de Ion ? Ion, l’ami du jeune Andronic ?
– Oui.
– Pourquoi ça ?
– À la fin de la dernière réunion, tu te souviens que Burcher m’a demandé de rester un peu ? Il voulait me parler.
Karen hocha la tête.
– Il m’a posé plein de questions à son sujet. Est-ce qu’on enquêtait sur lui ? Le cas échéant, à quel niveau ? Pourquoi ? Est-ce qu’on pensait qu’il y avait un lien avec Kosach ? Anton Kosach. Est-ce qu’on s’intéressait à quelqu’un d’autre ?
– Il a donné une raison ?
– Pas vraiment. Il avait vu passer le nom quelque part, un truc vague.
– C’est marrant, dit Karen, se penchant en avant. Au tout début de cette histoire, bien avant Camden et Stansted, quand il ne s’agissait encore que du meurtre d’Andronic, j’ai interrogé Ion Milescu et Burcher est venu me voir. Carrément. Il m’attendait pas très loin de chez moi. Il m’a sondée pour savoir dans quelle mesure le gamin était mêlé à l’affaire. Sous prétexte que son père était intervenu, qu’il avait fait jouer ses relations. Des amis haut placés, c’est ce qu’il a dit. Après, j’ai fouiné un peu, parlé à Tom Brewer de la lutte contre la fraude et les délits économiques. Selon lui, Milescu avait au pire frôlé l’illégalité quelquefois, mais rien de méchant.
Alex jeta un coup d’œil rapide à sa montre.
– Eh bien, c’est quand même bizarre.
Elle avala une dernière gorgée de café et se leva.
– Ce matin de décembre. Quand tu as été appelée à Hampstead Heath, à l’aube. Combien de temps il lui a fallu pour être sur place ?
Karen réfléchit, haussa les épaules.
– Il est arrivé très vite. Il a dit qu’il était chez des amis dans le coin.
– Paul Milescu habite à New End Square, Hampstead. Ça ne signifie peut-être rien. Ou alors, peut-être que Burcher lui-même fait parti de ses amis en haut lieu.
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