Lignes de fuite
Chapitre 14
14
Son père aurait fêté son anniversaire aujourd’hui. Une photo de lui dans son esprit, une autre fixée à la porte du frigo par un aimant. Un homme de haute taille, noir, vêtu d’une chemise au col ouvert, les cheveux coiffés en arrière, un début de ventre, les mains – de grandes mains – le long du corps.
Sérieux. C’était un homme sérieux.
Ce pays, je n’aime pas où il va.
Des émeutes à Brixton après la mort d’une femme noire, tuée pendant une descente de police ; d’autres troubles dans une cité de Tottenham, pendant lesquels un policier blanc avait reçu plus de quarante coups de couteau. Quarante ! Plus tôt dans l’année, la grève des mineurs, avec des batailles rangées entre forces de l’ordre et manifestants tous les soirs aux informations. Et partout où il regardait, des groupes d’hommes aux coins des rues, des jeunes chômeurs, noirs et blancs.
Aux réunions entre professeurs et parents d’élèves, il était là, dans son plus beau costume, celui qu’il portait à l’église, ses chaussures usées mais cirées – Ma fille, elle travaille bien ? – les yeux brillants de fierté.
L’instruction, ma fille, c’est ce qui compte. Des études supérieures, peut-être même l’université. Je veux que tu fasses quelque chose de ta vie.
Un baiser sur le front après avoir lu son bulletin scolaire, quelques pièces de monnaie glissées dans sa paume.
Fais quelque chose de ta vie, promets-moi ça. Fais bouger les choses, si tu peux.
Comme s’il pressentait qu’il ne vivrait pas assez vieux pour la voir grandir.
– Tu crois que c’est ce qu’il aurait voulu ? avait demandé sa mère quand Karen lui avait annoncé qu’elle entrait dans la police.
– Je n’en sais rien. Mais oui, je le pense.
– Que Dieu te protège, avait-elle alors répondu en lui serrant les mains, une lueur d’hésitation dans le regard.
Parfois, trop souvent si elle était honnête avec elle-même, elle avait du mal à se souvenir pourquoi au juste elle avait fait ce choix. C’était tellement facile de s’enliser dans le quotidien, la routine : la paperasse, les listes de service, les chiffres.
Un pas en avant, un pas en arrière.
C’était quoi cette chanson déjà, de cette fille qui disait qu’elle aurait voulu naître noire ?
Un truc comme Little by Little ?
À l’époque où Karen était encore simple agent – en uniforme, aussi ridicule que ça lui paraisse aujourd’hui –, elle était sortie avec un maître-nageur métis qui avait un faible pour les Blanches qui chantaient le blues. Le blues et la soul. Dusty Springfield, c’est ça ! Janis Joplin, Bonnie Bramlett, et même Lulu. Pas mauvaises, jusqu’à un certain point. Faire l’amour sous un poster de la pochette de Cheap Thrills dessinée par Robert Crumb, avec Janis qui braillait pour qu’on lui arrache encore un morceau de son cœur. Et pourquoi pas, si ça mettait le maître-nageur en train.
Elle avait gardé quelques-uns des CD qu’il lui avait offerts. Elle les écoutait à l’occasion. Dusty in Memphis. Et l’album que Lulu avait enregistré au Muscle Shoals Studio.
Little by Little, c’était bien le titre de la chanson. Petit à petit.
Une bonne définition du boulot de flic.
De temps en temps, il fallait simplement se pincer, histoire de se rappeler pourquoi on faisait ça.
La femme de ménage qui s’était manifestée dans l’affaire de Wood Green avait reconnu l’un des agresseurs parmi une série de photographies. Hector Prince, dit Mohock, un nom emprunté à l’un des deux gangs qui terrorisaient Londres au début du e XVIII siècle, battant femmes, enfants et vieillards à la nuit tombée. C’était une information qu’il avait entendue en cours d’instruction civique au collège, l’une des rares fois où il avait pris la peine de venir en classe. Parfois, un peu de culture est pire que pas du tout.
Manque de chance, lorsqu’on avait invité Hector à participer à une séance d’identification, la femme de ménage ne l’avait pas reconnu. Et il était reparti, fier comme un coq nain médaillé, frappant le poing de son avocat devant le commissariat en signe de victoire.
Par ailleurs, après la conversation avec son épouse, une enquête plus approfondie sur Terry Martin avait révélé que, si on faisait abstraction des trois arrestations pour possession de stupéfiants sans conséquence, datant de quelques années, il avait quand même été accusé de deux délits plus graves : cambriolage d’un bureau de poste à Greenford et détention d’une grande quantité de cocaïne pure avec intention de vendre. Dans le premier cas, il avait été traduit en justice, mais relaxé. Les bandits portaient des masques de Blair et de Bush et les autres preuves étaient minces. La seconde affaire avait capoté avant même que le bureau du procureur de la Couronne décide de l’envoyer au tribunal, car la drogue saisie avait tout bonnement et simplement disparu. L’un des policiers impliqués avait reçu un avertissement et avait été transféré, l’autre avait démissionné.
Martin n’avait donc jamais été condamné, néanmoins, il était établi qu’il avait de mauvaises fréquentations. L’un des hommes arrêtés avec lui pour le cambriolage de la poste, Graham Arthurs, purgeait actuellement une peine de cinq ans pour coups et blessures. Et la police avait interrogé le frère aîné de ce dernier, Leslie Arthurs, soupçonné d’être mêlé au vol des salaires d’un supermarché de High Wycombe. Un autre suspect, Kevin Martin, le demi-frère de Terry, était en liberté surveillée, soupçonné de coups et blessures. Un adolescent de quinze ans, fantassin d’un dealer de drogue, avait été tabassé avec une telle brutalité qu’il avait perdu l’usage d’un œil.
Et les individus de cet acabit ne manquaient pas parmi l’entourage de Terry Martin, des hommes âgés de trente-cinq à cinquante ans, tous nés au sud de la Tamise, à l’exception de deux ou trois transfuges de Glasgow.
Dougie Freeman. Jason Richards. Aaron Johnson.
Michael John Carter, surnommé Mad Max par ses amis.
Ramsden raconta à Karen que, lors d’une descente dans une boîte de Peckham où Carter était videur, il avait vu ce dernier soulever un policier à deux mains et le jeter contre la voiture la plus proche, le faisant presque passer à travers le pare-brise. Après cela, il avait fallu une demi-douzaine d’hommes pour le maîtriser et le plaquer au sol.
Martin avait aussi des liens avec le British National Party. Plusieurs photographies et une courte vidéo trouvées dans les dossiers des renseignements. On le voyait en pleine action, bouche grande ouverte, qui hurlait des injures racistes et chantait God Save the Queen, le drapeau de saint Georges flottant derrière lui.
Autant de raisons pour cueillir Terry Martin à la descente de l’avion de Tallinn, songea Karen. Elle prendrait Tim Costello : l’occasion de le mettre à l’épreuve et aussi, peut-être, de s’offrir un petit divertissement.
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